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28/04/2008

Elisabeth Motsch raconte l'autisme

96f2a776b2330087536497fa72f4925d.jpgc8b0968e36d97b08b02d40323dc5a1de.jpgGabriel marche à grands pas. Sur ses “jambes fil de fer”, il avance et contourne les obstacles de manière saccadée. Son corps semble ne pas lui appartenir, lui qui est si doux, si fluide, ses pas démesurés trahissent sa maladie. Gabriel est en décalage avec le monde comme il se sent étranger à son propre corps, “Gabriel n’aime pas attendre, ou plus exactement, son corps n’aime pas attendre. Lui est patient, très patient, il peut rester des heures à faire la même chose.” Gabriel est asperger et il sait expliquer ce syndrome autistique tant haï parce qu’il a conscience de sa difficulté à s’adapter au monde, “Ça veut dire que je ne sais pas communiquer. Pourquoi je suis comme ça ? L’autisme, c’est un truc de nul !
LA SAVEUR D’UNE JOURNÉE D’ÉTÉ
Loin devant ses parents, Ariane et Pierre, Gabriel progresse sur le chemin de cette colline bourguignonne, curieux de tout, il furète, explore à son propre rythme. Il recherche la bécassine de Wilson, ce petit oiseau des marais au long bec disproportionné. Par cette belle journée d’été, la famille profite de la promenade, hume l’air odorant, chemine calmement en compagnie de Friedrich, un ami allemand. Dans ce temps comme arrêté, propice aux confidences, Ariane et Pierre conversent avec Friedrich sans contraintes. Ils racontent leur chemin de vie, semé d’embûches, la douleur, la déception, l’incompréhension, le regard des autres, la différence, le rejet, le désespoir mais aussi les grandes émotions et les moments de joie. Contrairement à nombre de parents d’enfants autistes, ils sont restés unis dans l’adversité. Ainsi, Ariane raconte les psychiatres qui recherchent avec obstination une cause psychiatrique et non biologique à l’autisme, faisant vivre aux parents une remise en question douloureuse. “Père démissionnaire”, “mère frigidaire” ? Les parents coupables, toujours. Au sein de cette famille aimante, on ne croit pas à cette théorie. Quand ils finissent pas découvrir sur Internet le syndrome Asperger, ils mettent enfin un nom sur la maladie de leur enfant, pourtant, plus Gabriel grandit plus les difficultés se multiplient, l’école rejette cet enfant qu’elle déclare inapte à suivre le programme scolaire ordinaire et les conseils de placement en hôpital de jour alors que Gabriel est capable de vivre normalement sont comme de terribles blessures. Chaque organisme spécialisé exclut un peu plus le jeune garçon pour, paradoxalement, permettre son intégration.
LUCIDITÉ, AMOUR, ESPOIR
Si les paroles d’Ariane sont aussi justes et si touchantes, c’est sans doute parce qu’elles sont vraies. Mère d’un adolescent asperger, Elisabeth Motsch a déjà écrit un livre pour la jeunesse intitulé “Gabriel” (L’Ecole des Loisirs) sur le thème de l’autisme. Le court roman (une centaine de pages) prend alors valeur de témoignage même s’il s’agit bien d’une fiction, l’écriture simple et émouvante dessinant les contours d’une journée colorée et les traits de personnages attachants. Au fil de la journée, la vie de Gabriel défile et les acteurs se réunissent. Pour le dîner, son ancienne maîtresse, un psychiatre, des amis et sa famille s’attablent et prennent conscience que ce jeune garçon si discret, si naïf et innocent est devenu le centre de leurs existences. Quand l’orage éclate, les passions et les non-dits s’expriment et s’expliquent alors que Gabriel revient. En chemin, l’enfant plein de vie a rencontré le vieux Louis qui souhaite se donner la mort. Avec simplicité, Elisabeth Motsch évoque cette confrontation du bonheur et de la tristesse, de la vie, de la mort et de la maladie dans un récit délicat et lucide où apparaît, en filigrane, un message d’espoir.
"La Bécassine de Wilson", Elisabeth Motsch, Actes Sud, 117 pp., env. 16 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 25/04/2008
crédit photo: Actes Sud

22/04/2008

Maryse Wolinski : un roman de la transmission

79cde007ae0216e67195ba8004a71935.jpgD’abord, il y a Marta, femme mystérieuse bousculée par l’Histoire. Brillante violoniste juive née à Prague, elle est consacrée à Vienne où les affres de la Seconde Guerre mondiale la rattrapent. Au sommet de la gloire, elle fuit à travers champs et forêts, aidée par un Autrichien, son amant Wilfried Strauss-Schriver qui finira par être fusillé, accusé de traîtrise. Recueillie par Pierre qui l’aimera immensément, elle se rétablit et donne naissance à une petite fille, Cécile, avant de s’enfuir de nouveau, quelques années plus tard, aux Etats-Unis d’Amérique, avec l’espoir illusoire de retrouver sa renommée passée.
Cécile, se sentant abandonnée par sa mère, n’a de cesse de rechercher une allure, un parfum, un signe de son retour, en vain. A dix-sept ans, elle part vivre sa vie et fait carrière dans le cinéma. De sa rencontre avec Simon Stern, gynécologue, naît Esther.
Esther ne ressemble à personne mais a hérité de la passion de la musique de sa grand-mère et son tempérament fougueux. Elle a fait le choix de se consacrer à l’humanitaire, une vie généreuse sans attache, pensant prendre la vie à bras-le-corps alors que ces voyages sont sans doute, aussi, une forme d’échappatoire. Car sur Esther pèse les non-dits de plusieurs générations, elle a des difficultés à trouver sa place et s’interroge sur la transmission : “Que de difficultés à surmonter entre une grand-mère amnésique ou mythomane et déjà sur l’autre rive, un grand-père perdu dans des rêves périmés, une mère décidée à abattre les montagnes du passé et un père qui n’a pas laissé de traces ! Peut-on se construire sans histoire originelle ? Peut-on grandir ? Peut-on aimer ? Peut-on connaître le bonheur ? Le bonheur se passe-t-il de vérités ?”
SENTIMENT D’ÉTRANGETÉ
Maryse Wolinski, journaliste et auteure de nombreux romans, raconte ces trois femmes qui se perdent dans leurs pensées et replongent dans leurs souvenirs mettant à jour blessures et tristesses, déceptions et joies, en ce jour particulier : les 90 ans de Marta.
Malgré une fin assez prévisible, Maryse Wolinski dresse le portrait d’une famille matriarcale, un roman-miroir qui pousse le lecteur à s’interroger sur sa propre histoire, à l’image d’Esther. Dans quelle mesure sommes-nous les héritiers des générations précédentes ? Comment trouver sa place quand on connaît si peu le passé de sa famille et que les non-dits et les secrets règnent ? Faut-il briser ces tabous, aborder ces sujets que l’on devine douloureux mais cruciaux ? Dans une écriture élégante, l’auteure explore ce sentiment d’étrangeté que l’on ressent parfois avec les membres de sa propre famille, ces personnes que l’on côtoie et que l’on croit connaître, mais qui se révèlent aussi de parfaits étrangers. Un roman subtil sur la filiation.
"La mère qui voulait être femme", Maryse Wolinski, Seuil, 216 pp., env. 17 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 11/04/2008

Sandrine Willems raconte une passion de miel et d'ortie

be26f9819896d4f6576686379858fb16.jpgNée à Bruxelles, Sandrine Willems vit aujourd’hui à Nice, au cœur de ce sud de la France qu’elle raconte si bien dans le roman “A l’espère”. De librairie en librairie, elle interprète des extraits, renouant avec son métier de comédienne, accompagnée d’un violoncelliste, Stanimir Todorov, qui joue des passages de différentes “Suites” de Bach. Outre ses propres écrits, Sandrine Willems enregistre des lectures, comme, récemment, “Mal de pierres” de Milena Agus.
Au cœur d’une Provence sans âge – éternelle –, sur fond de paysages de Camargue et sous le ciel du Lubéron, se tient “à l’espère” un homme en noir, le Caceiro : un braconnier. A l’affût, il traque sans relâche les bêtes qui peuplent les bois et les terres du Seigneur tandis que Mahieu, le vigneron, veille sur ses arbres, sa chèvre et son raisin. Rien ne trouble son existence paisible en osmose avec la nature, si ce n’est les coups de feu du braconnier qui résonnent. Mauve, ancienne épouse du seigneur, sauvage se nourrissant de racines et de fleurs, sorcière détenant tous les secrets des arômes et pouvoirs des végétaux, ceux qui guérissent comme ceux qui blessent, s’immisce dans la vie des deux hommes.
La vie s’écoule au rythme des saisons, à l’écoute de la nature, au milieu des vignes, des animaux, des arbres et des roses jusqu’à ce que la bienfaitrice, la sorcière aux doigts de fées, se passionne d’amour pour le braconnier. Celle qui soignait les bêtes et les protégeait, tombe sous la folie de l’amour pour le tueur. Une passion intense et sans limite, pour elle, désespérée pour lui – depuis la mort de son chien, peu de chose lui insuffle le goût de vivre. Le trio s’observe, s’épie, s’attend, se manque. Dès lors, les rôles s’inversent, l’amour dévorant de Mauve étouffe le braconnier qui fuit, alors qu’elle le traque inlassablement.
DOUCE CAMARGUE
Tel “Le parfum” de Süskind, il est des livres qui exhalent des sensations étranges. De “A l’espère” se dégagent des senteurs mais surtout, de l’animal, du végétal, les mots s’entremêlant comme les ronces qui recèlent des fruits cachés, comme le lierre grimpant sur la façade d’une maison, comme la texture de l’osier courbé. “A l’espère” est une ode à la nature vierge, sauvage, où l’harmonie règne car l’homme s’y fond comme un animal, ne modelant pas la nature mais l’embellissant, telles les vignes de Mahieu.
Cet amour effréné, profond, physique même, évoque celui qui lie le paysan à sa terre beauceronne dans “La terre” de Zola. Ici, pas de désir de possession mais un amour charnel malgré tout, quand Mauve s’endort au cœur des souches d’arbres, quand l’homme noir cherche le rouge des bêtes, quand Mahieu boit le lait de sa chèvre et prend soin de ses arbres fruitiers nourriciers.
Le roman de Sandrine Willems est régionaliste, mais au-delà du lieu, il est prétexte à la mise en scène de cette nature généreuse et au trio malheureux. Malheureux car à rechercher l’amour d’un chasseur, Mauve devient peu à peu sa proie. Un amour “comme une lutte acharnée” qui, de charnel devient carnassier, alors que la jalousie étourdissant Mahieu, il en vient à délaisser son raisin presque mûr.
L’histoire d’une passion palpable, magnifiquement écrite, au milieu des oliviers, entre pépiement des oiseaux et bourdonnements des abeilles.
A l'Espère, Sandrine Willems, Les Impressions Nouvelles, 224 pp., env. 18 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 04/04/2008