Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

06/05/2008

Les nègres en colère

77f36713d07406d1df757d78917abf38.jpgSi Dan Franck voit une matière romanesque dans le thème de la négritude, il n'en n'est pas de même d'Eric Dumoulin qui signe de son nom "Politiquement nègre". Spécialiste de la rédaction de mémoires d'hommes et femmes politiques, il dénonce ces négriers à la vanité si grande qu'ils en viennent à se persuader d'être l'unique et absolu créateur alors qu'ils n'en n'ont pas écrit une ligne et que personne n'est dupe. ("Pour cadrer l'ambiance, citons cette boutade fort répandue dans le milieu. Un ministre en croise un autre. " J'ai vu que tu venais de sortir un bouquin. Qui te l'a écrit ? " Et l'autre de rétorquer : " Et toi, qui te l'a lu ? " )
C'est le principe d'appropriation, les règles du jeu en somme, explique Dan Franck. Pourtant, beaucoup de nègres se sont trouvés confrontés, sur un plateau télé, à des célébrités vantant un livre qui n'est pas le leur etdétaillant avec force soupirs, la souffrance de la création. Un affront parfois difficile à supporter.

Il est arrivé que les nègres ayant écrit un livre devenu best seller se rebelle et réclame des droits d'auteurs devant la justice, comme ce fut le cas d' Etienne de Monpezat pour "L'homme qui marchait dans sa tête" signé Patrick Segal et Anne Bragance qui avait écrit pour Michel de Grèce. Un procès retentissant.

Pourtant, ces procès restent exceptionnels car dans ce marché très lucratif, la discrétion est de mise. Ils ne vont pas tuer la poule aux oeufs d'or... Les questions de déontologie et d'honnêteté se posent toutefois même si chacun sait qu'untel ou untel ne pourrait écrire ses mémoires seul. Certains, (trop rares gentlemen) signent avec leur nègre, tel Michel Drucker.

Un livre de Jean Jauniaux vient de paraître sur le même thème, "Les mots de Maud". Il traite de la négritude avec beaucoup de 49b03db1e528dc65fc96743644e25db1.jpgsensibilité, explorant les sentiments contradictoires et souvent angoissants que ressent le nègre, dépossédé de ses écrits, humilié, presque trahi. Jusqu'au jour où une jeune femme lui demande de l'aide... Ce roman est une fiction pleine de tendresse et de poésie.

C.P.

Eric Dumoulin, "Politiquement nègre", Robert Laffont, env. 16 €

Jean Jauniaux, "Les mots de Maud", Luce Wilquin, env. 12 €

17:50 Publié dans Billets | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Nègre, pamphlet, roman

Les Noirs et les Blancs

c9444661f02bbf4848defc613fd4bc8b.jpgA travers le thème de la négritude, Dan Franck exprime son amour de l'écriture

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous voulez découvrir les trois premières pages du "Roman Nègre"? Cliquez ici :

 http://download.saipm.com/pdf/lire/franck.pdf

 Dan Franck fait partie de ces écrivains si passionnés et talentueux qu'ils prêtent parfois leur plume à de moins doués qu'eux. Soixante-deux fois précisément pour Dan Franck et c'est Taro, le protagoniste du "Roman Nègre", qui l'affirme, parole de nègre. Même si Dan Franck n'écrit plus pour d'autres depuis une dizaine d'années - jamais de romans, précise-t-il -, il a choisi de décliner le thème de la négritude en plusieurs variations, "je ne pensais pas écrire un jour sur la négritude, parce que les mémoires des nègres, ça veut dire qu'on donne des noms et c'est inintéressant. En même temps, il y a matière à roman et il s'agit d'un roman parce que ce sont des gens qui jouent sur l'écriture dans des milieux très différents."

Pour Dan Franck, écrire pour d'autres consistait en un simple travail, duquel il ne s'est jamais senti dépossédé car il "comprenait les mécanismes d'appropriation" qu'il a "laissés faire sans velléités d'identité." Si l'auteur paraît si détaché de ses travaux d'écriture, c'est parce que la qualité de son oeuvre, signée de son nom, est reconnue et a été récompensée, tels "Les Calendes grecques" (Calmann-Lévy), prix du Premier roman, et "La Séparation" (Seuil), prix Renaudot. Son secret : ne jamais se prendre au sérieux, "cela m'a toujours amusé d'écrire pour les autres et je ne me suis jamais mis à la place des Blancs. C'est tant mieux parce qu'ils n'ont rien à dire. J'échangeais des bouquins avec mes copains nègres, je me suis beaucoup amusé et surtout jamais pris au sérieux."

Touche-à-tout, Dan Franck s'essaie à tous les genres : "J'écris des scénarios de films et de téléfilms et des romans, seul, et des romans avec Jean Vautrin et des bandes dessinées pour Casterman avec Marc Veber, et beaucoup d'autres choses... J'aime changer de plume, passer d'une écriture à une autre pour varier les plaisirs, prendre du recul sur ce qu'on écrit, se reposer d'un livre sur un autre : on change de monde à chaque fois."

UN ROMAN

A la manière d'un polar, le "Roman Nègre" comprend trois intrigues étroitement enchevêtrées, nées du désir de l'auteur de réunir ces histoires. "Un jour, j'ai écrit un livre avec un footballeur qui s'appelle Z., champion du monde et n°10 de l'équipe de France, et ce que je regrettais, c'est de ne pas avoir parlé du milieu qui entourait ce joueur. C'était très intéressant pour le romancier que j'étais, ces personnages un peu fous, un peu mafieux, hauts en couleur. Il y a eu aussi l'histoire d'un film que j'ai essayé de faire autour des otages du Liban en 1984. Pour ce film, j'ai rencontré beaucoup de gens, tous les otages, les émissaires secrets envoyés par le président Mitterrand, les espions.... j'ai mené un vrai travail d'enquête. Deux choses m'ont intéressé : la négociation qui représente pour moi le plus grand scandale politique de ces dernières années, et l'histoire d'un médecin juif assassiné par les preneurs d'otages. Je n'ai pas pu faire le film et cela m'a obsédé ; comme je suis écrivain, je me suis dit que je m'en sortirais par l'écriture. Enfin, l'invention du personnage de Blanche Nègre qui pousse jusqu'à l'absurde le principe de la négritude ".

Construit de manière vertigineuse, le "Roman Nègre" démontre une nouvelle fois que Dan Franck manie la plume avec habileté et qu'il maîtrise les règles du "jeu littéraire" : "Tout se retrouve dans la même énigme et c'est ce qui fait le roman, il y a une confluence et cela tient dans une seule main : celle de l'écrivain."

Histoires d'amour et d'amitié, rapports de force entre "Blanc et Noir, Blanc qui n'écrit pas, Noir qui écrit, Blanc qui parle et Noir qui enregistre", jeux de dupes et cruauté, le "Roman Nègre" n'est pas une critique retentissante du milieu éditorial mais, avant tout, l'expression de son amour de l'écriture.

Alors que paraissent d'autres livres sur le même thème, mémoires de nègre, dénonciations, le "Roman Nègre" s'inscrit véritablement dans la fiction, les anecdotes réelles s'entremêlant aux faits imaginaires, n'ayant d'autre but que raconter une histoire même si, dans une fin qui ne manque pas de sel, Dan Franck joue de nouveau au chat et à la souris avec son métier de nègre : et s'il n'était pas le seul auteur de son livre ?

"Roman Nègre", Grasset, 312 pp., env. 18,90 €

Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 02/05/2008

Crédit photo : Christophe Bortels

Camille Perotti