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11/09/2008

Fresque méditerranéenne

Mathias Enard signe un roman magistral où il évoque guerres, batailles, hommes

0389e3ce8e214f916546b25b6c6a68fb.jpgUn homme dans un train. Image ordinaire. Francis Servain Mirkovic sous l'identité d'Yvan Deroy " schi zophrène délirant ou catatonique placé en institution spécialisée ", fils d'un Français qui a fait la guerre d'Algérie et d'une pianiste d'origine croate, laisse défiler les paysages par la fenêtre du train qu'il a pris à Milan, à destination de Rome. Grisé par la fatigue, l'ivresse, la chaleur du train et la drogue, ses souvenirs l'assaillent et ses pensées divaguent, se mêlant avec l'Histoire, les vibrations du train s'assimilant aux soubresauts des guerres sanglantes. Telle "La Modification" de Michel Butor, l'esprit du voyageur s'évade lors de ce voyage ferroviaire qui l'emmène très vite aux confins des guerres du pourtour méditerranéen.

Né à Niot en 1972, Mathias Enard a lui-même sillonné cette région méditerranéenne. Liban, Iran, Egypte, Italie, Syrie, dans chaque pays, il a rencontré d'anciens combattants qui l'ont nourri de leurs témoignages. Après un séjour à la Villa Médicis, il vit aujourd'hui à Barcelone, où il a enseigné le français, la traduction, puis le persan. Il collabore à plusieurs revues. De ses voyages est née la "Zone".

DE LA VIOLENCE

Alger, Zagreb, Beyrouth, Sarajevo, Damas, Istanbul, Trieste, Barcelone, toutes les batailles, toutes les guerres sont relatées avec une importante précision historique mais, aussi, avec une envolée romanesque, au rythme du songe et des divagations chaotiques de Francis Servain Mirkovic. Agent de renseignement depuis quinze ans, pour "un étrange service Boulevard Mortier" qu'on devine être la DGSE, cet homme emporte une mallette contenant de nombreuses informations précieuses sur les commanditaires, terroristes ou simples intermédiaires qui ont agi dans la "Zone" où il a travaillé. Il doit la porter à un représentant du Vatican et, ensuite, il sera libéré et commencera sa nouvelle vie car l'homme, imprégné d'un extrême patriotisme et attiré par la violence, a combattu. La Croatie, puis la Bosnie où il a commis son lot d'atrocités.

Lors de cette introspection, ce sont ces guerres et ces conflits qui assaillent sa mémoire - tortures, massacres, viols, débauche de cruauté - puis finissent par se mêler à toutes les autres batailles évoquant figures marquantes et autres guerriers. D'Hannibal en Italie à Napoléon à Lodi en passant par Cervantes et la bataille de Lepante jusqu'au conflit israélo-palestinien, la guerre du Liban et l'affrontement Iran-Irak, l'histoire de la Méditerranée s'assimile à l'histoire de la violence.

Invoquant sans cesse les dieux, les mers de Poséidon, Arès le furieux et Athéna aux yeux pers, il interroge le destin - que serait devenu le chevalier à la Triste figure si Cervantes avait été vaincu ?

Loin du roman initiatique, "Zone" est en réalité un éternel retour, composé d'une seule phrase, longue, entraînante, itérative, comme l'allure de ce train vibrant qui emporte le salut d'un homme, comme un palimpseste, jusqu'au point final. Ce n'est pas pour rien que Francis Servain Mirkovic est en route vers Rome : de retour à la cité fondatrice, vers Homère. Telle une fresque homérique, le cheminement ressemble à celui de "L'Iliade", "Zone" comportant aussi autant de chapitres que "L'Iliade", de chants.

DES HOMMES, DES FEMMES

Au-delà des batailles et des massacres, ce sont les hommes qui sont toujours au premier plan, ceux qui ont tué, ceux qui ont sauvé, les bourreaux, les victimes, les vainqueurs, les vaincus. Des Syriens aux Algériens en passant par les Juifs déportés et les Arméniens génocidés, "Zone" évoque les hommes qui font et ont fait nos sociétés modernes. Des âmes, des corps. Des femmes, aussi. Les amantes de ce témoin particulier. Entre chaque dose de violence, entre chaque guerre indicible, il retrouve Marianne "aux seins blancs et lourds", puis Stéphanie l'intellectuelle et Sashka "la seule femme peintre d'icônes". Les femmes, à l'origine de chaque chose, telle Hélène de Troie.

Avec ce roman ferroviaire au souffle épique, Mathias Enard apporte une vision nouvelle de la Méditerranée, une vision héroïque où les plus grandes oeuvres sont évoquées, de Céline à Joyce en passant par Proust, Genet ou Burroughs. Dense et complexe, on ne se perd pourtant pas dans les méandres de cette phrase foisonnante qui raconte une vérité à la fois réelle et fantastique, à la dérive.

De cette horizontalité, les symboles surgissent. Qu'est-ce qui pourrait aussi bien incarner l'Europe qu'un train ? Convoi de machandises, moyen de transport d'êtres humains, de prisonniers, d'armes, de déportés... Vacarmes de la folie des hommes. Clémence des dieux. Héros littéraires donnant sens. La "Zone" : une épopée violente, ambitieuse et magistrale.

 

"Zone", Mathias Enard, Actes Sud