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06/05/2008

Les Noirs et les Blancs

c9444661f02bbf4848defc613fd4bc8b.jpgA travers le thème de la négritude, Dan Franck exprime son amour de l'écriture

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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 http://download.saipm.com/pdf/lire/franck.pdf

 Dan Franck fait partie de ces écrivains si passionnés et talentueux qu'ils prêtent parfois leur plume à de moins doués qu'eux. Soixante-deux fois précisément pour Dan Franck et c'est Taro, le protagoniste du "Roman Nègre", qui l'affirme, parole de nègre. Même si Dan Franck n'écrit plus pour d'autres depuis une dizaine d'années - jamais de romans, précise-t-il -, il a choisi de décliner le thème de la négritude en plusieurs variations, "je ne pensais pas écrire un jour sur la négritude, parce que les mémoires des nègres, ça veut dire qu'on donne des noms et c'est inintéressant. En même temps, il y a matière à roman et il s'agit d'un roman parce que ce sont des gens qui jouent sur l'écriture dans des milieux très différents."

Pour Dan Franck, écrire pour d'autres consistait en un simple travail, duquel il ne s'est jamais senti dépossédé car il "comprenait les mécanismes d'appropriation" qu'il a "laissés faire sans velléités d'identité." Si l'auteur paraît si détaché de ses travaux d'écriture, c'est parce que la qualité de son oeuvre, signée de son nom, est reconnue et a été récompensée, tels "Les Calendes grecques" (Calmann-Lévy), prix du Premier roman, et "La Séparation" (Seuil), prix Renaudot. Son secret : ne jamais se prendre au sérieux, "cela m'a toujours amusé d'écrire pour les autres et je ne me suis jamais mis à la place des Blancs. C'est tant mieux parce qu'ils n'ont rien à dire. J'échangeais des bouquins avec mes copains nègres, je me suis beaucoup amusé et surtout jamais pris au sérieux."

Touche-à-tout, Dan Franck s'essaie à tous les genres : "J'écris des scénarios de films et de téléfilms et des romans, seul, et des romans avec Jean Vautrin et des bandes dessinées pour Casterman avec Marc Veber, et beaucoup d'autres choses... J'aime changer de plume, passer d'une écriture à une autre pour varier les plaisirs, prendre du recul sur ce qu'on écrit, se reposer d'un livre sur un autre : on change de monde à chaque fois."

UN ROMAN

A la manière d'un polar, le "Roman Nègre" comprend trois intrigues étroitement enchevêtrées, nées du désir de l'auteur de réunir ces histoires. "Un jour, j'ai écrit un livre avec un footballeur qui s'appelle Z., champion du monde et n°10 de l'équipe de France, et ce que je regrettais, c'est de ne pas avoir parlé du milieu qui entourait ce joueur. C'était très intéressant pour le romancier que j'étais, ces personnages un peu fous, un peu mafieux, hauts en couleur. Il y a eu aussi l'histoire d'un film que j'ai essayé de faire autour des otages du Liban en 1984. Pour ce film, j'ai rencontré beaucoup de gens, tous les otages, les émissaires secrets envoyés par le président Mitterrand, les espions.... j'ai mené un vrai travail d'enquête. Deux choses m'ont intéressé : la négociation qui représente pour moi le plus grand scandale politique de ces dernières années, et l'histoire d'un médecin juif assassiné par les preneurs d'otages. Je n'ai pas pu faire le film et cela m'a obsédé ; comme je suis écrivain, je me suis dit que je m'en sortirais par l'écriture. Enfin, l'invention du personnage de Blanche Nègre qui pousse jusqu'à l'absurde le principe de la négritude ".

Construit de manière vertigineuse, le "Roman Nègre" démontre une nouvelle fois que Dan Franck manie la plume avec habileté et qu'il maîtrise les règles du "jeu littéraire" : "Tout se retrouve dans la même énigme et c'est ce qui fait le roman, il y a une confluence et cela tient dans une seule main : celle de l'écrivain."

Histoires d'amour et d'amitié, rapports de force entre "Blanc et Noir, Blanc qui n'écrit pas, Noir qui écrit, Blanc qui parle et Noir qui enregistre", jeux de dupes et cruauté, le "Roman Nègre" n'est pas une critique retentissante du milieu éditorial mais, avant tout, l'expression de son amour de l'écriture.

Alors que paraissent d'autres livres sur le même thème, mémoires de nègre, dénonciations, le "Roman Nègre" s'inscrit véritablement dans la fiction, les anecdotes réelles s'entremêlant aux faits imaginaires, n'ayant d'autre but que raconter une histoire même si, dans une fin qui ne manque pas de sel, Dan Franck joue de nouveau au chat et à la souris avec son métier de nègre : et s'il n'était pas le seul auteur de son livre ?

"Roman Nègre", Grasset, 312 pp., env. 18,90 €

Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 02/05/2008

Crédit photo : Christophe Bortels

Camille Perotti