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23/04/2008

Marie-Eve Sténuit et les bronzes de Bruxelles

8c9956124f562bcbe91e4e638733b8c1.jpgBruxelles, par une belle nuit d’été de l’an 2003, 23 heures 59 minutes et 59 secondes”, la statue de bronze du roi Albert I er s’éveille. Au même instant, Godefroid de Bouillon, Manneken-Pis, Thyl Ulenspiegel et sa tendre Nele, t’Serclaes et l’Homme de l’Atlandide répondent à l’appel du Roi et se dirigent vers le lieu de rendez-vous. La ville de Bruxelles est assiégée et ils doivent s’unir pour la défendre. Mêlant le merveilleux du conte au fantastique de la modernité, Marie-Eve Sténuit narre avec humour les victoires et déboires de ces statues combattant contre de bien étranges mammifères envahisseurs. “Le bataillon des bronzes” (Le Castor Astral, 150 pp. env. 13 €) est un conte urbain magique qui montre qu’à Bruxelles, tout peut arriver.
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Comment avez-vous eu cette idée si originale ?
Il est arrivé un petit incident à la statue du roi Albert devant laquelle je passe très souvent car je travaille beaucoup à la Bibliothèque royale. Comme je le raconte au début du conte, il y avait un parapluie accroché à l’étrier de la statue. Je pense qu’il y a quelque chose de formidable à être statufié après sa mort, c’est un honneur mais si d’aventure les statues avaient une âme, cela doit être tragique quand on a été quelqu’un d’actif de se trouver là, statufié, en simple spectateur. Ce pauvre roi Albert était là, ridicule avec son parapluie et il ne pouvait même pas agiter le pied pour le faire tomber. J’ai voulu donner une chance aux statues de leur faire reprendre du service.
Pourquoi ces statues ?
Chaque personnage est pris d’une façon symbolique. Simplement pour ce qu’ils représentent. Godefroid, c’est le chevalier moyenâgeux type et je ne pouvais pas écrire un livre sur Bruxelles sans Manneken-Pis. Ils sont sept, le chiffre symbolique, magique, le chiffre des contes.
Ces personnages sont très comiques…
Ce qui est drôle, c’est de confronter des gens très différents. Ils ont leurs caractères tout en étant complémentaires. Ils se retrouvent dans une action qui se passe aujourd’hui, mais le but était de les faire parler, penser et agir en fonction de ce qu’ils étaient de leur vivant. Ils arrivent chacun avec leurs connaissances, leurs philosophies, la morale de l’époque à laquelle ils appartiennent.
Vous êtes historienne de l’art et archéologue, comme votre père Robert Sténuit, l’un des pionniers de l’archéologie sous-marine. On ressent l’importance de l’histoire pour vous.
Oui, je ne peux pas m’empêcher de glisser une petite référence historique. C’est la vie, l’Histoire, ce n’est pas du tout quelque chose de mort, c’est l’Histoire qui influe notre manière d’agir et de penser aujourd’hui. Ça me permet aussi de rendre un hommage à Bruxelles.
Bruxelles apparaît comme un personnage à part entière, il y a une atmosphère particulière.
J’ai écrit ce livre en me promenant dans les rues de Bruxelles, en m’imprégnant de l’atmosphère de ses rues. J’ai redécouvert Bruxelles en revenant y vivre. J’y suis née, j’y ai fait mes études, mais j’ai longtemps vécu à l’étranger et c’est en revenant, quinze ans plus tard, que j’ai trouvé Bruxelles bouillonnante d’activité, pleine de gens intéressants, extrêmement variés. Je l’ai plus aimée en y revenant que quand je l’ai quittée. On ne se rend compte des choses qu’on aime que quand on en a été privé.
Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 18/01/2008 
crédit photo: Johanna de Tessières

22/04/2008

Maryse Wolinski : un roman de la transmission

79cde007ae0216e67195ba8004a71935.jpgD’abord, il y a Marta, femme mystérieuse bousculée par l’Histoire. Brillante violoniste juive née à Prague, elle est consacrée à Vienne où les affres de la Seconde Guerre mondiale la rattrapent. Au sommet de la gloire, elle fuit à travers champs et forêts, aidée par un Autrichien, son amant Wilfried Strauss-Schriver qui finira par être fusillé, accusé de traîtrise. Recueillie par Pierre qui l’aimera immensément, elle se rétablit et donne naissance à une petite fille, Cécile, avant de s’enfuir de nouveau, quelques années plus tard, aux Etats-Unis d’Amérique, avec l’espoir illusoire de retrouver sa renommée passée.
Cécile, se sentant abandonnée par sa mère, n’a de cesse de rechercher une allure, un parfum, un signe de son retour, en vain. A dix-sept ans, elle part vivre sa vie et fait carrière dans le cinéma. De sa rencontre avec Simon Stern, gynécologue, naît Esther.
Esther ne ressemble à personne mais a hérité de la passion de la musique de sa grand-mère et son tempérament fougueux. Elle a fait le choix de se consacrer à l’humanitaire, une vie généreuse sans attache, pensant prendre la vie à bras-le-corps alors que ces voyages sont sans doute, aussi, une forme d’échappatoire. Car sur Esther pèse les non-dits de plusieurs générations, elle a des difficultés à trouver sa place et s’interroge sur la transmission : “Que de difficultés à surmonter entre une grand-mère amnésique ou mythomane et déjà sur l’autre rive, un grand-père perdu dans des rêves périmés, une mère décidée à abattre les montagnes du passé et un père qui n’a pas laissé de traces ! Peut-on se construire sans histoire originelle ? Peut-on grandir ? Peut-on aimer ? Peut-on connaître le bonheur ? Le bonheur se passe-t-il de vérités ?”
SENTIMENT D’ÉTRANGETÉ
Maryse Wolinski, journaliste et auteure de nombreux romans, raconte ces trois femmes qui se perdent dans leurs pensées et replongent dans leurs souvenirs mettant à jour blessures et tristesses, déceptions et joies, en ce jour particulier : les 90 ans de Marta.
Malgré une fin assez prévisible, Maryse Wolinski dresse le portrait d’une famille matriarcale, un roman-miroir qui pousse le lecteur à s’interroger sur sa propre histoire, à l’image d’Esther. Dans quelle mesure sommes-nous les héritiers des générations précédentes ? Comment trouver sa place quand on connaît si peu le passé de sa famille et que les non-dits et les secrets règnent ? Faut-il briser ces tabous, aborder ces sujets que l’on devine douloureux mais cruciaux ? Dans une écriture élégante, l’auteure explore ce sentiment d’étrangeté que l’on ressent parfois avec les membres de sa propre famille, ces personnes que l’on côtoie et que l’on croit connaître, mais qui se révèlent aussi de parfaits étrangers. Un roman subtil sur la filiation.
"La mère qui voulait être femme", Maryse Wolinski, Seuil, 216 pp., env. 17 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 11/04/2008

Sandrine Willems raconte une passion de miel et d'ortie

be26f9819896d4f6576686379858fb16.jpgNée à Bruxelles, Sandrine Willems vit aujourd’hui à Nice, au cœur de ce sud de la France qu’elle raconte si bien dans le roman “A l’espère”. De librairie en librairie, elle interprète des extraits, renouant avec son métier de comédienne, accompagnée d’un violoncelliste, Stanimir Todorov, qui joue des passages de différentes “Suites” de Bach. Outre ses propres écrits, Sandrine Willems enregistre des lectures, comme, récemment, “Mal de pierres” de Milena Agus.
Au cœur d’une Provence sans âge – éternelle –, sur fond de paysages de Camargue et sous le ciel du Lubéron, se tient “à l’espère” un homme en noir, le Caceiro : un braconnier. A l’affût, il traque sans relâche les bêtes qui peuplent les bois et les terres du Seigneur tandis que Mahieu, le vigneron, veille sur ses arbres, sa chèvre et son raisin. Rien ne trouble son existence paisible en osmose avec la nature, si ce n’est les coups de feu du braconnier qui résonnent. Mauve, ancienne épouse du seigneur, sauvage se nourrissant de racines et de fleurs, sorcière détenant tous les secrets des arômes et pouvoirs des végétaux, ceux qui guérissent comme ceux qui blessent, s’immisce dans la vie des deux hommes.
La vie s’écoule au rythme des saisons, à l’écoute de la nature, au milieu des vignes, des animaux, des arbres et des roses jusqu’à ce que la bienfaitrice, la sorcière aux doigts de fées, se passionne d’amour pour le braconnier. Celle qui soignait les bêtes et les protégeait, tombe sous la folie de l’amour pour le tueur. Une passion intense et sans limite, pour elle, désespérée pour lui – depuis la mort de son chien, peu de chose lui insuffle le goût de vivre. Le trio s’observe, s’épie, s’attend, se manque. Dès lors, les rôles s’inversent, l’amour dévorant de Mauve étouffe le braconnier qui fuit, alors qu’elle le traque inlassablement.
DOUCE CAMARGUE
Tel “Le parfum” de Süskind, il est des livres qui exhalent des sensations étranges. De “A l’espère” se dégagent des senteurs mais surtout, de l’animal, du végétal, les mots s’entremêlant comme les ronces qui recèlent des fruits cachés, comme le lierre grimpant sur la façade d’une maison, comme la texture de l’osier courbé. “A l’espère” est une ode à la nature vierge, sauvage, où l’harmonie règne car l’homme s’y fond comme un animal, ne modelant pas la nature mais l’embellissant, telles les vignes de Mahieu.
Cet amour effréné, profond, physique même, évoque celui qui lie le paysan à sa terre beauceronne dans “La terre” de Zola. Ici, pas de désir de possession mais un amour charnel malgré tout, quand Mauve s’endort au cœur des souches d’arbres, quand l’homme noir cherche le rouge des bêtes, quand Mahieu boit le lait de sa chèvre et prend soin de ses arbres fruitiers nourriciers.
Le roman de Sandrine Willems est régionaliste, mais au-delà du lieu, il est prétexte à la mise en scène de cette nature généreuse et au trio malheureux. Malheureux car à rechercher l’amour d’un chasseur, Mauve devient peu à peu sa proie. Un amour “comme une lutte acharnée” qui, de charnel devient carnassier, alors que la jalousie étourdissant Mahieu, il en vient à délaisser son raisin presque mûr.
L’histoire d’une passion palpable, magnifiquement écrite, au milieu des oliviers, entre pépiement des oiseaux et bourdonnements des abeilles.
A l'Espère, Sandrine Willems, Les Impressions Nouvelles, 224 pp., env. 18 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 04/04/2008