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12/09/2008

Serge Bramly

a37d146ddefd87b8c582c250ea14c9c5.jpgEcoutez Serge Bramly présenter son livre "Le Premier principe Le second principe" (J-C Lattès).
podcast

 

 

Photo : Tanguy Jockmans

Serge Bramly

fe66a155b20a6855d28383fbd11829ca.jpgEssayiste, romancier, amateur de photographie, Serge Bramly, né à Tunis en 1949, livre un roman surprenant qui retrace la face cachée de l’Histoire de la fin du XXe siècle. “Le premier principe Le second principe” (JC Lattès, 614 pp., env. 22 €) révèle toutes les affaires d’État au travers de quatre personnages, une princesse britannique, le photographe qui la traquait, un marchand d’armes suisse, un Premier ministre français qui pourrait s’appeler Pierre Bérégovoy. Depuis le mariage de lady Di en 1981 jusqu’à l’aube du XXe siècle sur les bords de la mer de Chine, Serge Bramly extrait la vérité des dissimulations et mensonges éhontés, avec un souffle littéraire ambitieux mais subtil.

Pour retracer l’histoire secrète de ces trente dernières années, vous avez dû effectuer un grand travail de documentation ?

Oui, mais c’était agréable. En réalité, je voulais écrire un livre qui se déroulerait dans les années 80 avec un photoreporter comme héros parce que ce métier est extraordinaire. En une journée, ils peuvent photographier une miss nue dans sa chambre d’hôtel puis assister à un discours au parti socialiste et à un colloque à la Sorbonne et finir par un concert de rock. J’aime cette idée d’avoir un pied dans toutes les couches de la société.

Qui est Max Jameson, votre héros ?

Ce photographe a été très proche d’un certain Premier ministre suicidé, il était aussi sur les traces d’une princesse, il avait une Fiat uno… C’est très romanesque, cet homme lié à deux disparitions tragiques et qui, lui-même, est décédé dans des circonstances pleines de mystère.

Tout est vrai. Rien n’est vrai. C’est un roman”. L’exergue sème le trouble…

Dans les faits, tout est vrai. Dans leur agencement et leur interprétation, rien n’est vrai. C’est le propre du roman. Je suis au plus près de la réalité mais je fais quand même jouer l’imagination dans ce que la vérité me laisse comme intervalles.

Quels sont ces deux principes de la thermodynamique ?

Ces lois ont été découvertes lors de la machine à vapeur mais on s’est rendu compte qu’elles sont universelles, applicables au cosmos. Le premier principe explique que tout corps se refroidit au contact d’un corps froid et que dans un système clos, le désordre est croissant. C’est proche de la pensée chinoise avec le yin et le yang. Dans la philosophie occidentale, on se définit par l’essence alors que dans la civilisation chinoise, on se définit par rapport à l’autre. On est quelqu’un vis-à-vis de quelqu’un. Ce sont aussi les procédés du roman. On commence par définir les personnages dans leurs rapports les uns aux autres. L’entropie, c’est aussi explorer la manière dont cela va évoluer.

Vous avez dit admirer les séries américaines pour leur maîtrise de la narration…

Elles m’influencent beaucoup. Sur le fait que le livre soit long et qu’il y ait beaucoup de personnages dont les vies s’entremêlent. Elles réinventent quelque chose qu’on avait oublié : une histoire peut se raconter de manière linéaire mais aussi de dizaines d’autres façons. Du point de vue technique, les scénaristes sont des génies. La brillante invention du “flash forward” en est l’illustration. La maîtrise de l’intrigue et de la narration est incroyable. Cela renoue avec la littérature de feuilletons du XIXe siècle, Alexandre Dumas par exemple.943a5c0eee9506e49676234848efc06d.jpg
Photo : Tanguy Jockmans

11/09/2008

Fresque méditerranéenne

Mathias Enard signe un roman magistral où il évoque guerres, batailles, hommes

0389e3ce8e214f916546b25b6c6a68fb.jpgUn homme dans un train. Image ordinaire. Francis Servain Mirkovic sous l'identité d'Yvan Deroy " schi zophrène délirant ou catatonique placé en institution spécialisée ", fils d'un Français qui a fait la guerre d'Algérie et d'une pianiste d'origine croate, laisse défiler les paysages par la fenêtre du train qu'il a pris à Milan, à destination de Rome. Grisé par la fatigue, l'ivresse, la chaleur du train et la drogue, ses souvenirs l'assaillent et ses pensées divaguent, se mêlant avec l'Histoire, les vibrations du train s'assimilant aux soubresauts des guerres sanglantes. Telle "La Modification" de Michel Butor, l'esprit du voyageur s'évade lors de ce voyage ferroviaire qui l'emmène très vite aux confins des guerres du pourtour méditerranéen.

Né à Niot en 1972, Mathias Enard a lui-même sillonné cette région méditerranéenne. Liban, Iran, Egypte, Italie, Syrie, dans chaque pays, il a rencontré d'anciens combattants qui l'ont nourri de leurs témoignages. Après un séjour à la Villa Médicis, il vit aujourd'hui à Barcelone, où il a enseigné le français, la traduction, puis le persan. Il collabore à plusieurs revues. De ses voyages est née la "Zone".

DE LA VIOLENCE

Alger, Zagreb, Beyrouth, Sarajevo, Damas, Istanbul, Trieste, Barcelone, toutes les batailles, toutes les guerres sont relatées avec une importante précision historique mais, aussi, avec une envolée romanesque, au rythme du songe et des divagations chaotiques de Francis Servain Mirkovic. Agent de renseignement depuis quinze ans, pour "un étrange service Boulevard Mortier" qu'on devine être la DGSE, cet homme emporte une mallette contenant de nombreuses informations précieuses sur les commanditaires, terroristes ou simples intermédiaires qui ont agi dans la "Zone" où il a travaillé. Il doit la porter à un représentant du Vatican et, ensuite, il sera libéré et commencera sa nouvelle vie car l'homme, imprégné d'un extrême patriotisme et attiré par la violence, a combattu. La Croatie, puis la Bosnie où il a commis son lot d'atrocités.

Lors de cette introspection, ce sont ces guerres et ces conflits qui assaillent sa mémoire - tortures, massacres, viols, débauche de cruauté - puis finissent par se mêler à toutes les autres batailles évoquant figures marquantes et autres guerriers. D'Hannibal en Italie à Napoléon à Lodi en passant par Cervantes et la bataille de Lepante jusqu'au conflit israélo-palestinien, la guerre du Liban et l'affrontement Iran-Irak, l'histoire de la Méditerranée s'assimile à l'histoire de la violence.

Invoquant sans cesse les dieux, les mers de Poséidon, Arès le furieux et Athéna aux yeux pers, il interroge le destin - que serait devenu le chevalier à la Triste figure si Cervantes avait été vaincu ?

Loin du roman initiatique, "Zone" est en réalité un éternel retour, composé d'une seule phrase, longue, entraînante, itérative, comme l'allure de ce train vibrant qui emporte le salut d'un homme, comme un palimpseste, jusqu'au point final. Ce n'est pas pour rien que Francis Servain Mirkovic est en route vers Rome : de retour à la cité fondatrice, vers Homère. Telle une fresque homérique, le cheminement ressemble à celui de "L'Iliade", "Zone" comportant aussi autant de chapitres que "L'Iliade", de chants.

DES HOMMES, DES FEMMES

Au-delà des batailles et des massacres, ce sont les hommes qui sont toujours au premier plan, ceux qui ont tué, ceux qui ont sauvé, les bourreaux, les victimes, les vainqueurs, les vaincus. Des Syriens aux Algériens en passant par les Juifs déportés et les Arméniens génocidés, "Zone" évoque les hommes qui font et ont fait nos sociétés modernes. Des âmes, des corps. Des femmes, aussi. Les amantes de ce témoin particulier. Entre chaque dose de violence, entre chaque guerre indicible, il retrouve Marianne "aux seins blancs et lourds", puis Stéphanie l'intellectuelle et Sashka "la seule femme peintre d'icônes". Les femmes, à l'origine de chaque chose, telle Hélène de Troie.

Avec ce roman ferroviaire au souffle épique, Mathias Enard apporte une vision nouvelle de la Méditerranée, une vision héroïque où les plus grandes oeuvres sont évoquées, de Céline à Joyce en passant par Proust, Genet ou Burroughs. Dense et complexe, on ne se perd pourtant pas dans les méandres de cette phrase foisonnante qui raconte une vérité à la fois réelle et fantastique, à la dérive.

De cette horizontalité, les symboles surgissent. Qu'est-ce qui pourrait aussi bien incarner l'Europe qu'un train ? Convoi de machandises, moyen de transport d'êtres humains, de prisonniers, d'armes, de déportés... Vacarmes de la folie des hommes. Clémence des dieux. Héros littéraires donnant sens. La "Zone" : une épopée violente, ambitieuse et magistrale.

 

"Zone", Mathias Enard, Actes Sud