Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

14/11/2008

Jean-Louis Fournier

Jean-LouisFournier.jpgDifficile de raconter pareil livre. Il n’y a que son auteur, Jean-Louis Fournier, qui puisse trouver les mots pour décrire ce sentiment, “sans pathos ni hara-kiri”. Bref récit composé de scènes de la vie quotidienne, l’homme évoque ses “deux fins du monde”. “Avoir un enfant handicapé, ça arrive, deux, c’est presque une erreur judiciaire.”

 

 

 

 

Jean-Louis Fournier, auteur d’une vingtaine de livres facétieux dont “La grammaire française et impertinente” (Payot) –qui nous a appris à conjuguer le verbe péter au subjonctif imparfait– et d’une bonne centaine de documentaires fut aussi homme de télé : il a réalisé, entre autres, “La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède” avec son vieux complice, Pierre Desproges. Ses œuvres pleines d’humour absurde respirent la joie de vivre et l’optimisme, aucun lecteur n’aurait pu deviner que la réalité était tout autre... “C’est un ouragan, un drame qui m’a rendu très difficile à vivre et pessimiste, je ne me souhaite à personne”, explique-t-il, pince-sans-rire.
“Où on va, papa ?”, comme une déferlante bouleversante de sincérité, mêle tragédie et comédie, douleur et douceur, désespoir et humour. Surtout de l’humour. “Le rire est le plus court chemin d’un homme à un autre.” Il raconte ainsi ses petits gamins cabossés, en plaisantant, “pendant de nombreuses années, j’ai bénéficié d’une vignette automobile gratuite. Grâce à eux, j’ai pu rouler dans des grosses voitures américaines”, écrit-il. Et si cela choque des gens, “ça m’est égal. S’ils ne comprennent pas que la plaisanterie et l’humour ne cachent que de la tendresse et de la pudeur parce qu’on n’ose pas dire à ses proches qu’on les aime, tant pis pour eux. Ce n’est pas parce qu’on est malheureux qu’il faut en avoir l’air. La société aime coller des étiquettes alors que le rire est bien plus important pour les malheureux, les heureux, à la limite, ils n’en ont pas besoin.”
“Où on va, papa ?”, drôle, jamais larmoyant et pourtant si émouvant, est une magnifique lettre d’amour à ces deux petits mioches qui ont “la tête pleine de paille”. “Je les fais exister comme j’aurais souhaité qu’ils existent vraiment. Je prends le contre-pied des autres parents, au lieu de cacher ces enfants, je les ai mis dans la lumière. Ce qu’on cache, ce n’est pas bon. Ce qui est dit est mieux que ce qui est tu. Les plaies se cicatrisent au soleil même si c’est gênant parce qu’on donne à voir des choses pas très belles.
Aujourd’hui, Mathieu “a le gîte et le couvert au ciel”, Thomas, toujours dans les nuages, vit dans un institut spécialisé. Les enfants dont parle Jean-Louis Fournier, c’était il y a plus de trente ans, “si j’avais écrit sur le moment, cela n’aurait été que des bêtises, de la colère, j’avais envie de les jeter par la fenêtre. Quand la plaie est à vif, on n’est pas lucide. Il m’a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte de cet amour. Aujourd’hui, je peux me permettre de faire le point sur cette aventure et c’est comme ça que je me suis rendu compte que je tenais énormément à eux”.
C’est aussi à cause de la conscience de la précarité de l’existence, “je suis biodégradable”, que Jean-Louis a préféré ne pas remettre à demain l’écriture de “Où on va, papa ?”, les seuls mots que Thomas connaissait. Une interrogation philosophique, souligne l’auteur, toujours plein d’humour noir, “depuis Socrate, l’humanité se demande où elle va…”. En attendant de répondre à cette question existentielle, Jean-Louis Fournier est en lice pour le prix Goncourt, “et le Fémina”, ajoute-t-il, “ça signifie que ce livre est un objet littéraire de grande qualité”. Sans aucun doute. Jusqu’à présent personne n’avait trouvé le subtil équilibre entre culpabilité et optimisme, frustration et humour, pour raconter ces petits oiseaux sans ailes.
Article paru dans le cahier "Lire" du 3/10
Crédit photo :Johanna de Tessières

26/09/2008

Nina Bouraoui

33fe7a9ab4985a038712e0d6e3129330.jpgEcoutez Nina Bouraoui lire un extrait de son livre "Appelez-moi par mon prénom" (Stock).

 podcast

Crédit photo : Anne Ferrier/ Stock

Nina Bouraoui

bd5bb87af92341b0b178e07cda0a6462.jpgQuand j’ai terminé ce livre, j’ai pensé que les prémices se trouvaient déjà dans Paris selon l’amour, un livre maladroit, avorté. C’est en quelque sorte une réparation .” Dans “Appelez-moi par mon prénom” (Stock, 112 pp. env. 14,50 €) , Nina Bouraoui reprend le thème de l’errance amoureuse : une écrivaine rencontre dans une librairie de Lausanne un jeune homme suisse qui a réalisé un film inspiré du journal de la romancière. La narratrice rentre à Paris, mais le souvenir de P. la hante. Avec pudeur et élégance, Nina Bouraoui décrit les débuts de la passion, une fièvre amoureuse belle et intense. Après “La voyeuse interdite” (prix Inter, Gallimard) et “Mes mauvaises pensées” (prix Renaudot, Stock) Nina Bouraoui peint une histoire d’amour entre un homme et une femme, à la fois moderne et classique, d’une écriture nouvelle, intime, délicate;

En quoi ce roman est-il en rupture avec vos livres précédents ?

Le mot “classique” est souvent utilisé dans le sens où le roman est écrit à l’imparfait alors qu’avant, j’utilisais beaucoup le présent. Le temps de la mélancolie s’applique à une histoire d’amour romantique entre un homme et une femme. Peut-être que la facture est plus classique parce que le vocabulaire est châtié... Tout est dans la retenue, même si le début de la passion est forte. J’ai voulu écrire un roman courtois, le classicisme est là.

L’enchaînement des phrases courtes donne un rythme particulier.
Il fallait retranscrire ce sentiment hypnotique des débuts tout en étant clair. J’avais la volonté d’évoquer le désir mais pas le passage à l’acte. On est dans la construction d’un fantasme, le parti pris est esthétique parce que j’ai toujours pensé que l’art avait pour mission de transporter le beau.

“Les mots couvraient la vie en entier et me semblaient plus larges que les images.” Dans le roman, la parole dépasse les images ?

La toile amoureuse est tissée de mots et puis, la protagoniste est une romancière, les mots, son univers. Comme si les mots étaient plus forts que le souvenir de l’image incarnée du jeune lecteur. Ils constituent une autre vérité.

Justement, pourquoi avoir choisi une romancière?

Le personnage me ressemble un peu et il se greffe une certaine fiction, nourrie de la réalité mais revisitée. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à écrire sur ce métier parce que je ne me sépare pas de ma vie, écrire et vivre, c’est un peu la même chose. J’aime aussi cette idée que lorsqu’on est amoureux, on ne peut plus écrire et quand on commence à écrire, on est moins amoureux. Ecrire un roman, c’est avoir un rendez-vous amoureux. Ce livre est aussi un hommage au couple Marguerite Duras/ Yann Andréa que j’ai eu l’honneur de rencontrer.

“Appelez-moi par mon prénom” est très romantique.

Dans le monde dans lequel nous vivons, où la sexualité est intrusive et où la pornographie est presque banale, écrire un roman pur et romantique est une forme de résistance. L’état amoureux transfigure une personne, il y a quelque chose d’obsédant; comment peut-on arriver à ne plus pouvoir se passer de quelqu’un du jour au lendemain? Paradoxalement, c’est le moment où l’on est le plus démuni, le plus abandonné à l’autre. La magie nous emporte mais cela enferme aussi.