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22/04/2008

Jean Claude Bologne et le brouillard des mots

22da381bad078402a291b917ad18a4a9.jpgNon seulement Jean Claude Bologne est un écrivain de talent, mais il est aussi un homme affable à la culture immense. Liégeois, il vit à Paris depuis 1982 où il enseigne l’iconologie médiévale à l’ICART. Auteur de romans, essais et dictionnaires thématiques, il publie pour la première fois un recueil de seize contes et nouvelles où l’influence de ses lectures leur donne une teinte et une résonance particulières. Des contes médiévaux à l’épopée de Gilgamesh, jusqu’aux contes de Grimm et Andersen, Jean-Claude Bologne explore l’imaginaire.
La lecture nourrit votre écriture ?
Elle change mon point de vue sur le monde. Il y a une grande influence du roman médiéval dans tout ce que j’ai écrit et dans ces contes. Je suis très sensible à la notion de merveilleux parce qu’elle contient tout ce qui dépasse notre quotidien et ce devant quoi nous pouvons nous émerveiller. Je me suis aussi beaucoup nourri des lectures fondamentales, l’épopée, les récits celtes, les légendes germaniques, les contes soufis, etc. Il y a aussi une imprégnation de la mythologie et du symbolisme.
Vous explorez des mondes imaginaires…
Il y a un brouillard autour de la réalité qui m’intéresse. Ce ne sont pas les choses concrètes qui m’attirent mais le regard qu’on porte sur elles. C’est là la matière de mes contes. J’arrache des pierres au monde de l’imaginaire pour les disséminer dans le petit monde qui m’entoure.
La frontière est parfois floue entre le réel et l’imaginaire ?
Il y a le brouillard autour des mots également : dans un conte, la résonance d’un mot a beaucoup plus d’importance que sa petite signification. Le conte laisse la liberté au lecteur de s’investir dans ce brouillard des mots. Il faut que le conte et les mots aient autant de significations que de lecteurs.
Il y a des contes initiatiques ?
Oui, ce sont des récits d’apprentissage parce que ce sont de jeunes gens confrontés au monde et qui n’en ont pas la clef. Il y a des étapes et c’est toujours la recherche, l’apprentissage, le trajet qui font que l’on arrive au but. On apprend beaucoup en se confrontant à des choses qui nous dépassent.
Il y a aussi une réflexion philosophique ?
La manière dont La Fontaine ou Voltaire conçoivent les contes et les fables est univoque. Je crois que l’important ce n’est pas la réponse, c’est la question car elle est désir, ouverture sur le monde. Je n’ai pas de leçon à donner, à la fin, le lecteur doit trouver sa propre morale, celle qui est en lui, pas en moi.
“Le marchand d’anges”, Jean-Claude Bologne, Le Grand Miroir, 162 pp., env. 15 €.
Rencontre parue dans "La Libre" du 07/03/2008

Le Chat de Philippe Geluck: 25 ans!

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39d308c255b954382d21619a9c35636d.jpgLe Chat est invité d’honneur et pas moi. Tout le monde devient fou !Philippe Geluck, père spirituel du Chat, revendique son statut de créateur et tient à souligner que sans lui, Le Chat n’existerait pas. A l’occasion du 25e anniversaire de son fidèle compagnon, Philippe Geluck multiplie les cadeaux : débats et séance de dédicace à la Foire du Livre de Bruxelles, grande exposition au salon du Livre de Paris (du 14 au 19 mars), parution d’un hors-série de Télérama et d’un coffret “Tout le Chat” aux éditions Casterman, rassemblant en 7 volumes petit format l’intégrale des 14 albums, avec, au total, 42 pages inédites ! Rencontre à la Foire avec Philippe Geluck et son si flegmatique Chat.
Le Chat fête ses vingt-cinq ans, il ne les fait pas…
Ça passe tellement vite, je deviens le roi des anniversaires. Les 20 ans, c’était il y a cinq ans ! Dans trois ans, je ferais peut-être les 25 ans de la sortie du premier album. Il faut que j’arrive à trouver un anniversaire par an…
Pourquoi le Chat est chat et pas vache ou grenouille ?
Parce que je voulais qu’il soit un antihéros et les chats sont des héros. Alors que le chien a un côté pataud naturel, sauf Rex chien flic ou les bergers allemands qui sont les Alain Delon des chiens (pas un pet d’humour), le chat, non. Il fallait que le Chat soit tout le contraire, c’est donc un patapouf.
Le Chat aborde tous les sujets. Avez-vous été censuré ?
Bien sûr, mais infiniment peu. Je ne joue pas dans un genre très polémique non plus. Il fut une époque où dans “Le Soir”, on ne pouvait pas montrer un zizi, j’ai quelques dessins qui ont donc été remerciés. Je préfère une provocation plus douce, prendre les choses à revers, en ne disant pas tout parce que c’est plus fort.
La femme vêtue d’une burka revient souvent ces derniers temps…
Le personnage de femme voilée est très intéressant pour le dessinateur, graphiquement, il est simple. De plus en plus, je vais vers la synthèse, vers la pureté du trait.
Cette femme, c’est une manière de s’engager ?
Je n’ai pas la prétention de dire que je suis engagé, mes dessins restent des petits mickey, mais, évidemment, je dénonce le machisme.
La religion est aussi un sujet récurrent.
Je crois qu’aujourd’hui, on peut rire de tout et j’en profite. Du temps de l’Inquisition, j’aurais fini en saucisse de Francfort.
Le thème de la Foire 2008 est la colère. Le Chat et vous, avez-vous des raisons d’être en colère ?
Le Chat a une colère contenue, tout comme moi. J’essaie de maîtriser mon impulsivité mais il ne faut pas me chercher. Je suis très très très très patient mais au moment où je me mets en boule… La colère peut être bénéfique mais je ne crois pas que l’homme soit perfectible, il suffit de rien pour retomber dans la barbarie et l’imbécillité absolue. J’adore cette phrase d’Einstein : “Il y a deux choses infinies : l’univers et la bêtise humaine. Et encore, pour l’univers, je n’en suis pas tout à fait certain.” Je pense en revanche, comme Aragon, que la femme est l’avenir de l’homme.
La situation politique belge vous met en colère ?
En Belgique, on ne se tire pas une balle dans le pied, on se fusille à la kalachnicof. Si le Chat avait de hautes fonctions, il changerait tout. Moi, je modifierais les uniformes de la police : ils s’habilleraient en marsupilami et ceux qui font la circulation, en schtroumpfs, cela ouvre d’immenses perspectives.
Après la colère, le rire. Vous avez passé près de dix ans à Paris, il est plus facile de faire rire le Belge ou le Français ?
Définitivement, le Belge ! Il aime rire, il rit comme il respire alors que le Français pense que rire est une faiblesse. Il intellectualise avant de se laisser aller au rire. En Belgique, il y a un côté bon vivant.
Pour la suite ? Mille projets ?
Oui, je voudrais faire un dessin animé. Avec Le Chat, je vais essayer d’écrire des histoires plus longues, peut-être cinq ou six planches. Ou tenter totalement autre chose, écrire une pièce de théâtre ou un seul en scène.
Rencontre parue dans "La Libre" du 06/03/2008
Crédit photo: Johanna de Tessières

Malicieuse Héléna Marienské

b4425a595ccf5a56d7cdb36814cba255.jpgAprès un premier roman, “Rhésus” qui a reçu de nombreux prix, Héléna Marienské crée la surprise en publiant aux éditions Héloïse d’Ormesson un roman en pastiches qui a pour titre la définition du cannibalisme selon Dalí : “Le Degré suprême de la tendresse” (208 pp., env. 19 €). A partir d’un fait divers – une femme, surprise par l’audace d’un homme entreprenant mais sans tendresse aucune, mord à pleines dents l’objet non désiré, qui roule dans le caniveau… –, elle s’est appropriée l’écriture de huit auteurs, La Fontaine, Montaigne, Céline, Perec, Houellebecq… pour autant de variations. Huit pastiches drôles, gourmands, délicieusement polissons, où Héléna Marienské manie les mots avec virtuosité.
Le fait divers a immédiatement attiré votre attention ?
J’ai d’abord été très incrédule. J’étais dans un café, entourée de personnes qui commentaient ce fait divers. Chacune avait son interprétation, son hyperbole. Après quelques instants, c’était déjà devenu une histoire homérique ! Je me suis demandée comment je le raconterais. L’envie d’écrire a été associée au motif lui-même mais aussi, aux conditions de sa découverte.
Le pastiche “inverse le tour de forces” ?
Dans le motif que j’ai repris, la femme subit des assauts qu’elle ne désirait pas et qui font que sa bouche est occupée à autre chose que parler. Ce que je fais en pastichant, c’est m’emparer de ce qu’il y a de plus intime, de plus secret chez un auteur. Je m’approprie, sans autorisation, son style, son imaginaire, ses angoisses, ses fantasmes, pour en faire ce que bon me semble. Il y a là quelque chose d’assez comparable, de mimétique.
Comment s’approprier une écriture ?
Il faut connaître les écrivains et leur univers, leur style, leur lexique. Celui de Montaigne n’est pas du tout celui d’aujourd’hui et même, parmi les trois auteurs contemporains, les constructions de phrases, les figures, les métaphores sont différentes. Tout cela nécessite une observation attentive, mais joyeuse aussi, on découvre sans arrêt de nouvelles choses.
Vous écrivez que votre livre est “politique et féministe”…
Le féminisme n’est pas une vieille lune des années 70. Certes, les choses ont beaucoup évolué, les femmes peuvent jouer un rôle dans la société. Pourtant, les chiffres sont là, il y a encore des droits à faire entendre. En Europe, nous sommes très privilégiées mais dans le reste du monde, le sort réservé aux femmes est effrayant. Le féminisme est toujours d’actualité. Pour le terme “politique”, ce n’est pas au sens “politicien” mais parce que réfléchir à ce que font les hommes et les femmes ensemble dans la société est déjà un début de réflexion politique. De plus, certains pastiches se confrontent à l’idéologie des auteurs pastichés, notamment celui de Houellebecq, car il a une vision paradoxale de la société. Il y a un travail sur la provocation politique que j’avais envie d’interroger.
Qu’est ce que votre “conception joyeuse de la sexualité” ?
Je crois que j’ai eu la chance d’avoir des parents qui ne m’ont jamais inculqué l’idée que la sexualité était sale. Dans ma vie amoureuse, j’ai vécu cela comme un jeu agréable et cela fut sans doute guidé par mes lectures. Chez Colette, par exemple, l’amour est souvent un jeu joyeux. Parfois, dans les films, quand les gens font l’amour, ils prennent une expression très grave, comme s’il allait se passer quelque chose de sacré. Peut être que moi, j’ai une autre idée du sacré, un peu païenne !
Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 08/02/2008