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12/06/2008

Maxime Chattam

2154d545f47b8b5a55bc6abe4383a6b7.jpgMaxime Chattam publie un thriller inquiétant mêlant le réel et l’imaginaire. “La théorie Gaïa” achève la trilogie qui explore les facettes obscures de l’homme.

 

Après “Le sang du temps”, vendu à 500 000 exemplaires dans le monde, les deux derniers ouvrages de l’auteur, “Arcanes du chaos” et “Prédateurs”, premiers volets d’une trilogie qui s’intéresse aux origines du mal chez l’homme, ont été tirés en France à 120 000 exemplaires. “La théorie Gaïa” (Albin Michel, 405 pp., env. 22 €), le troisième opus, vient de paraître et, à l’instar des romans précédents, il mêle les genres et développe des théories inquiétantes.

Nourri par des études en criminologie et de multiples lectures de thrillers, romans fantastiques ou d’horreur, Maxime Chattam explore, en héritier de Stephen King, les ténèbres de l’humanité. Entre anticipation et thriller, “La théorie Gaïa” montre une nouvelle fois que le jeune auteur manie l’art de suspense.

Résumé:

Emma, la belle paléoanthropologue spécialisée dans l’évolution, son mari, Peter, généticien et Ben, son frère, spécialiste de la dynamique comportementale, sont missionnés par un technocrate de la Commission européenne sur des sites de recherches secrètes. L’une en Polynésie française, les deux autres à l’observatoire du pic du Midi, ils découvrent un lien terrifiant entre le développement exponentiel du nombre de tueurs en série et les catastrophes climatiques.

Rencontre avec l'auteur plein de gentillesse dans un café bruxellois.

L'interview intégrale :

Dans quelles conditions écrivez-vous ?

J'ai acheté une maison au milieu de la forêt en bois et en verre. Mon bureau a une grande verrière, je n'ai pas clôturé le jardin exprès, les animaux viennent. J'ai la vie et la nature sous les yeux. Certains me demandent si je n'ai pas peur dans cet environnement... rien ne peut m'arriver. Je ne me sens nulle part plus en sécurité que dans la forêt.

Vous vous intéressez aux Institutions européennes?

Cela m'intéresse dans la mesure où l'on ne peut pas nier que la majeure partie des lois qui régiront notre avenir se passent là. Je suis curieux de voir comment cela évolue. J'aime la figure du technocrate avec ce que cela implique de péjoratif. Notamment parce que je dénonce de plus en plus l'installation d'une lobbycratie à la place d'une démocratie et que les technocrates en sont en partie responsables. Cette vision m'intéressait pour le livre. Je me suis intéressé à leur fonctionnement et aux départements susceptibles de nourrir le roman.

Vous êtes écolo ?

Oui et non, je ne suis pas proactif dans le domaine de l'écologie. La question de l'homme dans la nature, du respect de la planète interpellent et m'intéressent. Ensuite, j'essaie de changer toutes les ampoules, je trie mes ordures, je ne supporte pas que quelqu'un jette un papier dans la rue et en même temps, j'ai acheté un 4x4, parce que j'ai privilégié la sécurité. Donc, pas de vraie conscience écologiste mais un intérêt, c'est évident. On ne peut pas tout faire d'un seul coup. Je vis avec le monde dans lequel je suis. De toutes façons, on sait tous ce qu'il faut faire mais on ne le fait pas pour des raisons d'argent. Il faut trouver des solutions. J'essaie de poser des questions. Dans l'essence de l'humanité, qu'est ce que nous sommes, d'où venons-nous et comment en est-on arrivé là ? Ce hiatus entre l'homme et ce que nous croyons être engendre un tel trauma que cela ne fonctionne pas.

La théorie de l'évolution est le pilier du roman ?

Cela rejoint la personnification de la terre. L'humanité est en symbiose avec la Terre jusqu'à ce que nous soyons trop nombreux et que la Terre soit obligée de se rebiffer. La nature est si bien faite qu'on ne peut pas imaginer que l'humanité s'en sorte. Tout est équilibre sur la Terre. Est-ce que l'équilibre de la Terre pourrait laisser proliférer une espèce trop bien armée? Dans les schémas de construction, ça semble étrange. J'imagine que l'ultraprédation de l'homme n'est qu'un cycle.

La Terre apparaît comme un organisme doué de pensée...

La vie est inscrite dans un fonctionnement, une dynamique qui n'appelle qu'une seule chose: la propagation. La vie est un cours d'eau. La vie, c'est une question de force, de logique.

Anticipation, réalisme, surnaturel, horreur, vous mélangez les genres...

Je les pense nécessaires. Pour parler de certains aspects de l'homme, il faut s'intéresser aux choses les plus noires. S'intéresser à un tueur en série, c'est la quintessence même de ce que l'on fait de pire; c'est le meilleur moyen d'appréhender ce que peut être le mal. Le mal est humain, pas animal donc c'est une invention de l'homme.L'a-t-on créé pour répondre à une attente ou pour expliquer des phénomènes? Je pense que c'est une pulsion, que c'est là, à l'intérieur. Certains experts disaient que les tueurs en série étaient des enfants malheureux. C'est faux, en réalité, on n'a pas d'explication. Et c'est exponentiel, ce n'est pas qu'on les voit mieux comme on le pensait dans les années 80 mais il y en a réellement de plus en plus et cela n'a rien à voir avec la démographie. Un élément de réponse est dans le roman...

Quelques livres et films vous ont influencé ?

Clairement. J'ai voulu faire un roman qui est parfois un clin d'oeil à différents films et livres, séries, qui m'ont passionné mais dans le domaine du genre. "Jurassic park" est un livre qui m'a beaucoup marqué par exemple, le livre, pas le film qui a dénaturé l'histoire. On retrouve une ambiance aussi d'"Alliens" de James Cameron pour le côté "sous-sol où le danger peut surgir à n'importe quel moment".

Les codes du suspense s'apprennent?

J'ai assimilé cela au fil de mes lectures. J'ai appris à construire mes goûts et à m'analyser. De fil en aiguille, j'ai prêté plus d'attention à la structure. Grâce à cela, j'ai assimilé ces techniques. J'écris comme j'aimerais lire.

Des projets ?

Je bouillonne d'idées. J'ai plusieurs livres en tête en permanence. Pendant que j'en rédige un, j'accumule de la documentation pour les deux ou trois suivants. Avant "La théorie Gaïa", j'en ai écrit un qui paraîtra en novembre. Ça fait un an et demi que je pense à un roman policier qui se passera à Paris dans les années 1900, pendant l'exposition universelle. Cela me permet d'anticiper et d'être sûr de l'histoire que je veux et des idées que je veux faire passer. Je fais des repérages, je prépare... je suis tout le temps actif, je n'arrive pas à m'arrêter.

 

Crédit photo : Christophe Bortels

06/06/2008

Cara Zina

6a1c0dacd8ea954e64154d72414175ce.jpgComment être une mère courage et une maîtresse d’école respectable quand on est bouillonnante de révolte ? “Heureux les simples d’esprit” (Robert Laffont, 226 pp., env. 18 €), est le récit d’une insoumission.

Précédée d’une réputation sulfureuse pour avoir arpenté les salles de concert avec Virginie Despentes, Cara Zina publie son premier roman où elle romance ses souvenirs personnels. De son parcours d’adolescente punk – de la manche et des squats à la vie en meute jusqu’à la fondation du groupe “Les Straight Royeurs” – à sa vie d’adulte responsable, mère d’un enfant handicapé et fonctionnaire de la République, Cara Zina exprime le sentiment de décalage et le regard des autres qui la renvoient sans cesse à la marge dans un petit livre décousu, plein d’humour. Rencontre avec celle qui fut punk sans être nihiliste, rebelle sans être pessimiste, aujourd’hui la tête encore pleine de révolte et d’utopies.

Rencontre :

Ce roman est une autofiction ?

Oui, cela part de la réalité pour aller vers la fiction. C’est un ton volontairement personnel parce que je m’exprime mieux ainsi. La forme mêlant de multiples courts textes me permet toutes les digressions. J’ai besoin que le personnage me ressemble. Tout est fortement inspiré de la réalité, comme des souvenirs revisités. Ce que j’ai écrit est très différent de ce que Virginie Despentes explique dans “Bye bye Blondie” et, pourtant, on a vécu la même chose. Nous n’avons pas la même vision, chacune a son interprétation de la réalité.

Un mot revient en permanence : “optimisme”…

 C’est un essai sur le bonheur, une réflexion sur la faculté d’adaptation, la tolérance, l’ouverture d’esprit. L’optimisme, c’est une façon fondamentale de voir les choses. Une question de survie. Etre rebelle et fonctionnaire, ce n’est pas contradictoire ? On n’est pas obligé d’adopter toute la panoplie quand on enfile un costume. Je ne me suis jamais vraiment sentie punk parmi les punks, pas plus que je me sens parent d’un enfant handicapé parmi les parents dans le même cas. On est fait de paradoxes. On ne peut pas avoir une vision manichéenne du monde. Heureux les simples d’esprit, ceux qui ne s’interrogent pas !

 La tolérance, cela passe par l’empathie ?

Oui, même si cela fait vaciller des convictions parfois. L’empathie nous aide à avancer et à comprendre les autres pour ne pas rester fermé. L’ouverture d’esprit est essentielle pour prendre conscience qu’on ne ressemble pas à ce qu’on a l’air d’être. Vous écrivez “C’est dur d’être une fille”.

 Vous êtes féministe ?

 Je me rends compte que, chaque jour, je dois prouver que je peux m’en sortir seule. Je n’ai besoin de personne pour exister. Si je vis seule, c’est pour ne pas me reposer sur quelqu’un. Même au quotidien, ce n’est pas facile de rentrer seule le soir, de s’habiller comme on veut. Le combat peut sembler dépassé mais je crois qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire.

Vous pensez qu’on change de combat en fonction de l’époque mais pas de convictions ?

 Oui, on ne change pas vraiment de personnalité. Il faut s’adapter à la vie.

Crédit photo : Christophe Bortels

01/06/2008

Jean Gregor

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Tu aurais pu être une petite fille mal nourrie dans un pays africain”, “tu aurais pu être acteur”, “tu aurais pu être une grand-mère stupide” ou un militaire, un vieillard, un ouvrier…

Dans ce livre étonnant, “Tu aurais pu” (Balland, 179 pp., env. 19€), Jean Grégor, auteur de “L’ami de Bono” et de “Jeunes cadres sans tête”, imagine plus de septante portraits réalistes commençant par la formule magique “Tu aurais pu”. Même s’il s’inscrit dans la lignée de Georges Perec et de son “Je me souviens”, Jean Grégor s’attache plutôt à la modernité de la société.

 Par l’histoire du narrateur, cadre urbain qui, à la mort de son père, connaît l’échec et commence à prendre conscience de l’existence des autres, une vision ironique de la société de consommation apparaît. De toutes ces vies, c’est finalement le vide, l’absence et l’absurdité qui prévalent.

 Aviez-vous envie de raconter des histoires/portraits ou bien de vous imposer un exercice de style ?

En croisant des gens, j’avais simplement cette tendance à me dire : j’aurais pu être cette personne. C’est devenu peu à peu récurrent. Dans la vie, quand je rencontre quelqu’un, je me projette, j’imagine sa vie, sa mort… Le “Tu aurais pu” est à la fois rigolo, hypnotique et perecquien. Ce sont des mots qui ronronnent.

 Le “Tu aurais pu” n’était donc pas si contraignant ? Il était plutôt un jeu de mots ?

 Ce n’était pas très contraignant parce que c’est venu naturellement. C’est un exercice jubilatoire. J’ai aimé donner des raccords entre certains personnages, mettre des tiroirs, expliquer des choses mais pas trop. Je ne suis pas prof ni militant syndical. Je préfère exprimer la modernité de la société par un procédé narratif qui me semble nouveau. Ces histoires suintent les impasses de la modernité.

La vision de la société moderne est assez critique…

Je n’avais pas envie de raconter l’histoire de gens à qui tout réussit. L’intéressant était justement de faire le portrait d’hommes qui se croient meilleurs que les autres quand c’est totalement faux. C’est ce qui me plaît, déshabiller le personnage, le mettre dans une situation difficile, jusqu’à sa mort, éventuellement. Il y a un plaisir sadique de pousser le personnage dans l’escalier et en même temps, on y va tous, donc ce n’est pas non plus faux.

Avez-vous beaucoup observé pour livrer ces portraits parfois très réalistes ?

J’observe et, surtout, je fais le tri. Il faut qu’en quelques phrases, il y ait l’étincelle. Moi, je me noie dans cette foule que je décris, il n’y a pas de plus belle place pour observer ! Dans les portraits, il y a un mélange de lieux communs, de clichés dont je m’amuse. Je tire le fil et la bobine se défait de plus en plus en vite.

 Le narrateur se projette aussi dans cette foule “d’autres”…

 C’est la thérapie par les autres, la découverte de l’autre. Ce cadre urbain en échec va survivre en découvrant que les autres existent et qu’ils ont des vies propres, des souffrances qui valent la peine d’être prises en compte. C’est un choc pour ce cadre qui était dans l’égocentrisme total. Ce n’est pas “l’enfer c’est les autres”, c’est “le salut, c’est les autres”. “Tu aurais pu” est un roman très anti-autofiction et anti-narcissique. Je suis quasiment invisible dans ce roman. Il n’y a aucune flatterie. La mise en scène que je fais de ces personnages rend leurs vies absurdes.

Crédit photo : Christophe Bortels