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21/04/2008

Minh Tran Huy et la poésie de l'Asie

42479b9977dc02d8be7081fcd545d767.gifLan est une adolescente très protégée, enfermée dans ses livres et la musique, vivant dans une coquette maison de la banlieue chic parisienne. Issue de l’immigration vietnamienne bourgeoise, son existence est calme et rien ne vient troubler ses songes jusqu’au jour où…
Nam est jeune garçon un peu rebelle, au parcours chaotique. Immigré “boat people”, il connaît la pauvreté, la complexité des relations familiales, les cités des banlieues mal famées.
Le récit de leur rencontre lors d’un voyage linguistique en Angleterre, Minh Tran Huy, jeune auteure d’origine vietnamienne, en avait écrit une première version à l’âge de dix-huit ans. Consciente de son manque de recul pour conter un amour adolescent, elle laissera reposer son manuscrit dans une boîte pendant quelques années. On découvre aujourd’hui un très joli conte où l’écriture laisse transparaître la recherche du mot juste, une écriture poétique influencée par le bilinguisme : “Le vietnamien est une langue très imagée et elle est présente inconsciemment lorsque j’écris en français car c’est parfois l’image en vietnamien qui vient en premier.” La musicalité est également importante, “la musique classique compte beaucoup pour moi, je fais attention au phrasé, à la période et au rythme”. A l’image d’une symphonie, “La princesse et le pêcheur” est un récit polyphonique construit sur des contrastes. Plusieurs voix, plusieurs temps, plusieurs genres, perspectives et niveaux de lecture s’enchâssent agréablement. Le récit de Lan, la jeune narratrice, est entrecoupé de légendes vietnamiennes, qui apparaissent en exergue de chaque chapitre, comme le merveilleux conte du “Rocher de la femme qui attend son mari”, légendes traditionnelles mais adaptées pour créer des effets d’écho avec l’histoire des deux adolescents.
UNE DUALITÉ CULTURELLE
Ces perspectives se retrouvent dans l’intrigue principale : “Le livre est bâti sur des oppositions, la jeune fille, le jeune garçon, la France, le Viêtnam, le passé, le présent, deux classes sociales, deux immigrations, deux réalités, et tout est confronté lors d’allers-retours incessants.” La dualité reflète la double culture des jeunes protagonistes mais aussi celle de l’écrivaine car immanquablement, ce conte initiatique recèle quelques tonalités autobiographiques : “J’ai eu un ami vietnamien boat-people et mes grands-parents aussi ont été assassinés, par contre les scènes sont inventées. Ce livre est un hommage à ma famille et à la culture vietnamienne.” Le fragile équilibre des cultures française et vietnamienne, Minh Tran Huy le connaît et le transmet avec une grande sincérité et en toute humilité, tel le sentiment d’être attaché à sa culture originelle sans toutefois avoir la légitimité d’y appartenir. Néanmoins, sans pathos, elle conte les effets désastreux de la dictature communiste mais met en valeur la richesse du Viêtnam.
Entre Nam et Lan surgit un malentendu car il l’aime comme une sœur. Leurs rencontres sur fond de mémoire familiale marqueront leur passage à l’âge adulte. Loin de la niaiserie simpliste des amours adolescents, la poésie de ce conte est parfois cruelle mais il révèle la douce saveur des belles images colorées de l’Asie.
La princesse et le pêcheur, Actes Sud, 188 pp., env. 18 €
Article paru dans le cahier "Lire" du 28/12/2007

Laurent Chalumeau

19f220f169791e4c719991e101ae864c.jpgDeux malfaiteurs et une comtesse sont dans un palace à Cannes. Lequel arnaquera l’autre ? C’est dans cette atmosphère de suspicion, d’impostures et de faux-semblants sous le soleil que Laurent Chalumeau raconte l’aventure de personnages hors du commun. “Les arnaqueurs aussi” (Grasset, 451 pp. env. 20 €) est le cinquième roman de l’auteur des sketchs désormais cultes du duo Garcia-de Caunes. Malgré quelques longueurs, ce polar drolatique à l’écriture très orale permet de s’évader pour quelques heures. A l’image de son précédent roman, “Maurice le Siffleur”, “Les arnaqueurs aussi” fera sans doute l’objet d’une adaptation cinématographique.
Votre style fait penser à celui de Frédéric Dard…
Il y a une espèce d’oralité commune sauf que chez Dard, elle est introduite dans le processus de narration et est au service d’un seul personnage constamment présent. Ce que j’essaie de faire, c’est juste l’inverse : raconter l’histoire en proposant des dialogues sans intervention de l’auteur ou du narrateur et faire oublier l’auteur pour laisser la place aux personnages.
Cela leur donne de la vie ?
C’est ça, l’idée. Pour ce genre d’histoire, j’ai l’impression que toute présence identifiable de l’auteur est de l’ordre de la pollution. L’art consiste à faire croire au lecteur des choses de plus en plus invraisemblables en donnant des effets de réel. Par exemple, j’utilise le participe présent parce que, pour moi, un verbe conjugué c’est déjà un effet de style. Il ne faut pas que le lecteur se rappelle que c’est quelqu’un qui lui raconte une histoire. Pareil pour le verbe “dire” dans les dialogues ; en tant que lecteur, il n’y a rien qui m’ennuie plus que des “ricana-t-il” et autres “renifla-t-elle”. Le verbe “dire”, c’est tellement neutre que les dialogues peuvent ressembler à du cinéma. C’est l’idée, moins on en dit, plus on en voit.
Les deux protagonistes ressemblent beaucoup à deux personnes qui vous sont proches…
Et oui ! C’est Antoine (de Caunes) et José (Garcia). L’idée première, c’était de retailler une histoire à la “Amicalement vôtre” avec José en Tony Curtis et Antoine en Roger Moore. Ils m’ont inspiré. Il y a des gens qui les identifient et cela leur fait plaisir et d’autres qui ne le voient pas et, du coup, je me sens dédouané d’avoir voulu ainsi imposer un casting. C’est win/win, gagnant/gagnant, on imagine ce qu’on veut.
Pourquoi avoir choisi Cannes pour décor ?
Si j’étais Américain, j’écrirais un roman qui se passe en Floride mais comme je suis Français, j’écris sur notre petite Floride à nous, la côte d’Azur. C’est vulgaire, sexy, exotique, dépaysant. Il y a de belles bagnoles, de la flotte, de l’argent, des femmes court vêtues et les mecs qui vont avec… Et pour quelqu’un comme moi qui n’aime pas les descriptions, c’est un endroit que tout le monde a dans l’œil, ne serait-ce que par la télévision ou les photos, on s’imagine tous la Croisette sans y être allé. La moitié du boulot est déjà faite.
“Les arnaqueurs aussi” ? Aussi… ?
Si le titre avait dû être complet, cela aurait été “Les arnaqueurs aussi ont le droit d’être amoureux”. J’ai trouvé ça rigolo de couper. Cela produit un effet intrigant. Je voulais qu’il y ait le mot arnaqueur. C’est la catégorie de malfaiteurs la plus amusante parce qu’on se dit qu’une personne arnaquée n’est jamais totalement innocente. C’est ça, l’idée.
Rencontre parue le 21/12/2007 dans le cahier "Lire" de "La Libre"
Crédit photo : Alexis Haulot

Françoise Dorin : une femme moderne

b675fc5042ab1fb075b22b727bf2f1bc.jpgFrançoise Dorin est de ces femmes dont la joie de vivre semble inébranlable. Pétillante, enjouée, l’auteure de la fameuse pièce de théâtre “La Facture” et parolière de la chanson “Que c’est triste, Venise” interprétée par Aznavour, signe un roman à son image, où le ton léger côtoie avec humour des sujets sérieux.
Lou, féministe convaincue, rencontre Vincent, macho “résistant”, au cours d’une émission de télévision à l’occasion de la publication de leurs livres, “L’adieu au cow-boy” et “La Tarzane”. Choc des cultures et des convictions, pourtant l’amour s’invite. Au-delà de la fiction, dans “En avant toutes !” (Plon, 277 pp. env. 20 €), Françoise Dorin sonde les acquis sociaux et intellectuels des femmes et pose, aujourd’hui, la question de la légitimité des mouvements militants.
Vous écrivez des romans, des pièces de théâtre, des chansons. Avez-vous un genre de prédilection ?
Très sincèrement, j’aime écrire. Tout simplement. J’ai peut-être une petite préférence pour le théâtre. Dans ce roman, il y a beaucoup de dialogues à cause de mon amour du théâtre. C’est un choix. Les personnages sont plus vivants.
A la lecture de votre œuvre, un thème est récurrent : le couple…
Evidemment ! Si on choisit d’écrire sur la vie, on écrit sur le couple. La vie, c’est la famille mais à l’origine de la vie, il y a le couple.
Les relations homme/femme ont beaucoup changé en trente ans ?
Ô combien ! Je vis dans une société complètement différente de celle de mon enfance. Mes parents, par exemple, formaient un couple très uni mais très classique. Mon père avait une autorité tranquille, naturelle parce qu’il avait l’argent. Ma mère s’occupait de la maison. Une femme ne pouvait envisager d’élever ses enfants ou de s’en sortir seule parce qu’elle n’avait pas d’argent. Puis, peu à peu, les femmes ont commencé à travailler, ont acquis une indépendance financière et grâce à cela une émancipation intellectuelle.
Le féminisme et le machisme ont-ils encore une raison d’être ?
Personnellement, je crois qu’on devrait laisser les hommes souffler un peu et faire une pause. Je crois que les jeunes hommes en font autant que les femmes aujourd’hui. Ils cuisinent, s’occupent des enfants et passent même l’aspirateur si on leur demande gentiment. Le plus important, c’est que les femmes soient à égalité avec les hommes, qu’elles aient des libertés, des droits. La dernière bataille sera celle de l’égalité des salaires…
Et les hommes… ?
Les hommes ! Je comprends que cela puisse leur poser un problème. Jusque-là ils étaient sur un piédestal mais on en a sérieusement scié les pieds. Si j’oublie un instant que je suis une femme et que je me mets à leur place, ce n’est pas une position follement agréable. Il faut comprendre que c’est un bouleversement pour eux. Ils sont déstabilisés par cette montée sociale de la femme mais ils y gagnent par une égalité intellectuelle. A l’époque, en général, les femmes restaient cloisonnées dans l’univers de la maison, il y avait peu de sujets de conversation. Aujourd’hui, la vie est plus intéressante parce qu’on peut tout partager. C’est un grand bénéfice.
Mais il ne faut pas tomber dans l’excès contraire. C’est ce que je dénonce un peu dans le livre, quand les hommes commencent à être complexés et avoir des problèmes sexuels parce que la femme fait peur. Il faut trouver un juste équilibre.
Rencontre parue le 26/10/2007 dans le cahier "Lire" de "La Libre"
Johanna de Tessières