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22/04/2008

Martin Gülich: l'amour, jusqu'à l'obsession

2b0ed10b779561200464aab21dd0a882.jpgIngénieur en économie, Martin Gülich a mis fin à sa carrière en 1997 pour se consacrer à l’écriture. Ces dernières années, il a été coéditeur de la revue “Konzepte” et directeur du Literaturbüro de Freiburg. Après quatre romans primés, son cinquième vient d’être traduit : “L’Etreinte” est un ouvrage bref, sensible, une histoire d’amour impossible.
“Je ne suis pas un idiot”. Cette phrase liminaire, Dolf la répète tout au long du roman, il l’affirme haut et fort, comme pour mieux s’en convaincre. Malgré un environnement hostile, Dolf n’est pas malheureux, il a “le cuir épais” et surtout, une passion: collectionner les insectes, particulièrement les papillons. Il les attrape puis il les tue avec un poison –c’est un moment qu’il déteste–, et il épingle les ailes fragiles avec application et délicatesse. Dolf traite les morts avec plus de précaution que les vivants, il connaît leur vulnérabilité: il travaille à la morgue. Chaque jour, il pèse les foies, les cœurs et s’attache à l’apparence de ses morts, “déshabiller, ouvrir, prélever, peser, mesurer, remettre dedans, recoudre, laver”.
UNE ÉTREINTE BOULEVERSANTE
L’immersion dans cet univers froid, morbide, presque lugubre, est immédiate grâce à l’écriture particulière de Martin Gülich: pénétrant l’esprit de Dolf –le narrateur–, il fait naître une intense empathie. De ces phrases simples, au vocabulaire restreint et aux fautes de langue, il transparaît une maladresse touchante vérité, une grande humilité. Dolf aime les femmes, “des jeunes, des vieilles, des grosses, des maigres, des belles, des moches, des poilues, des rasées. Des femmes mortes.” Ce sont elles qui ne veulent pas de lui à cause de l’odeur de mort qui lui colle à la peau.
Sa vie bascule le jour où une jeune femme, bien vivante, vient à la morgue reconnaître le corps de son fiancé ; elle s’effondre dans les bras du “petit docteur” qui la console. Cette étreinte le bouleverse. Retrouver la jeune femme pour lui offrir un paon de jour devient alors son seul but. Telle une chasse au papillon, il la guette, la pourchasse, rêve qu’il la prend dans ses filets. Son amour le submerge, de manière incontrôlée.
FRISSONNEMENTS
Imperceptiblement, Martin Gülich installe un suspense psychologique, Dolf dépasse peu à peu une limite que nul ne devrait franchir. L’étrangeté est omniprésente car, à aucun moment, le protagoniste n’a le sentiment d’aller trop loin ni de nuire. Plus la traque se prolonge plus le lecteur est troublé: comment toute cette tendresse, tout cet amour, cette volonté de bien faire, peut-elle faire du mal? Non seulement la frontière entre la lucidité et la folie douce est d’une inquiétante imprécision, mais on s’interroge sur la nature même de l’amour: à quel moment prend-il une telle ampleur qu’il se métamorphe en obsession? Quand le désir de possession est trop présent? Quand la conviction de la réciprocité des sentiments est totale? Quand l’opression du vide, de l’absence est trop intense ?
Pécher par excès de tendresse rend Dolf terriblement humain. De cet attachement à ce personnage sensible et généreux provient l’angoisse et le vertige, car ce doux personnage est bon et incapable de malveillance. Ce sentiment d’opression est identique à celui ressenti à la lecture de “L’obsédé” de John Fowles2: même histoire d’un collectionneur de papillons en prise à un amour obsédant .
Martin Gülich révèle la vie selon un angle différent, comme si l’on faisait un pas de côté.
Critique parue dans le cahier "Lire" du 15/02/2008

Penelope Lively et ses multiples existences

9734a0a683b20a9f9edc459a2ded4758.jpgEn psychiatrie, l’affabulation est un phénomène consistant à s’inventer des souvenirs pour combler des lacunes de la mémoire. Penelope Lively, romancière britannique, n’a pas de problèmes mémoriels mais se livre à cet exercice d’affabulation pour se réinventer une vie. Non pas que la sienne ne lui convienne plus – née en 1933 au Caire, elle a notamment obtenu le Booker Prize pour “Serpent de lune” (Stock, 1989) – mais parce qu’elle aime se raconter des histoires. Le point de départ, c’est sa propre vie qui lui sert de “prompteur”. En un propos liminaire, elle situe l’époque, le lieu, l’action, le moment décisif puis elle choisit un autre tournant pour ensuite rétablir la vérité.
Et si, à dix-huit ans, elle s’était trouvée enceinte après une nuit de fête et bannie par sa famille ? Et si son mari n’avait pas été exempté in extremis de la guerre en Corée ? Et si elle avait participé à ce chantier de fouilles archéologiques ? Comme autant de possibilités, de chemins, Penelope Lively montre dans une forme originale que nous n’avons pas une vie mais “des vies multiples”.
“UN AUTRE MOI”
Depuis “l’autre extrémité de la vie”, elle porte un regard rétrospectif sur ces petits riens qui changent tout : un train, une rencontre… de simples coïncidences. A la lecture de ces huit “moi” dérivés, on se rend compte de l’arbitraire d’une existence. Comparant le roman, une vie réinventée, à la vie réelle, la romancière exprime le peu de pouvoir que nous avons sur les tournants décisifs. D’une histoire, l’écrivain maîtrise tout, des personnages à l’issue, mais une vie… n’est-elle qu’une suite de hasards ? On aimerait toujours croire à l’entière souveraineté de notre libre-arbitre, pourtant Penelope Lively et ses autres existences nous montrent que la chance ou peut-être, le destin, ont partie prenante sur le cours de nos vies. “Ecrire des romans, c’est faire une succession de choix […] L’histoire est une navigation. […] La vie n’est pas du tout comme cela. Il n’y a pas de navigateur avisé, mais seulement un individu qui fait des embardées hasardeuses d’une décision à une autre.”
A l’image de la personnalité qui n’est jamais lisse ni unique, une existence est multiple, comme si nous vivions plusieurs fois, et elles s’influencent mutuellement : nos vies conditionnent notre identité et inversement. L’environnement joue également un rôle considérable, l’époque, le lieu sont autant d’influences, ils nous façonnent. La question de l’inné et de l’acquis est fondamentale, d’après la romancière, existe-t-il un ordre naturel des choses ? “Ces tendances sont-elles innées ou renforcées par les circonstances ?”
Ces vies et ces personnages qu’elle se réinvente, elle les considère avec tendresse et humanité comme faisant partie d’elle-même. Seulement, ces jeux de “moi” finissent par insinuer le doute sur la réalité, comme un vertige. “Soudain, […] j’ai eu l’impression que je rencontrais un autre moi, une personne que je ne suis pas, mais que j’aurais facilement pu être.” Et si ces “autres moi” étaient aussi authentiques, aussi justes que le “vrai moi” ?
A travers cet “antimémoire”, Penelope Lively évoque “une façon différente de faire appel à une histoire pour compléter la réalité”.
Article paru dans le cahier "Lire" du 01/02/2008