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22/04/2008

Bernard Quiriny et ses fantastiques nouvelles

551e193508dd60ccb0cff0f0270326bc.jpgOn rencontre une foule de personnages étranges dans les “Contes Carnivores”. Un évêque victime d’un dédoublement de corps s’efforçant de cacher l’un pendant qu’il habite l’autre : “ Songez aux difficultés que présente le moindre déplacement dans l’état qui est le mien ! Il me faut emmener mon corps dans mes bagages, sans quoi je risque de revenir là où je me suis laissé” souligne-t-il dans “L’épiscopat d’Argentine”; un homme percevant les conversations qui le concernent même quand les personnes se trouvent à des centaines de kilomètres ou bien un botaniste tellement passionné par ses plantes carnivores que la situation en devient malsaine : “ L’une des feuilles s’est alors élancée vers ma main et l’a mordue. Si je n’avais pas eu le réflexe d’ôter mon bras, elle m’aurait arraché le poignet […] Merveilleux, non  ?”
Merveilleux. Les quatorze nouvelles de Bernard Quiriny basculent plutôt du côté du fantastique. Le brillant auteur, à peine trentenaire, né en Belgique et journaliste à Chronic’Art, signe un deuxième recueil extra-ordinaire, à l’écriture classique et soignée, où chaque mot choisi suscite d’impatients frémissements chez le lecteur. Loin du spleen des auteurs en mal d’amour choisissant l’introspection et l’écriture comme moyens d’expiation de leur mal-être, Bernard Quiriny apporte une véritable bouffée d’air frais grâce à un style raffiné sans préciosité ni complaisance. On dévore ses “Contes carnivores” en essayant de deviner quelle fantastique histoire suivra, l’auteur surprenant toujours.
PIERRE GOULD
Les nouvelles faisant montre d’une imagination sans limites, on songe à Edgard Poe et à son Gordon Pym ou à Julio Cortázar pour sa manière de traiter le quotidien avec un soin du réalisme particulier, puis d’introduire l’élément perturbateur qui entraînera l’évaporation des repères. D’éléments étranges en situations rarissimes, Bernard Quiriny manie le fantastique comme Jorge Luis Borges : avec une humble érudition – des auteurs réels ou imaginaires nourrissent sa plume. On peut notamment y croiser Thomas de Quincey et son essai d’humour noir “De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts” ou Pierre Gould, son personnage récurrent.
Présent également dans son premier recueil de nouvelles, “L’angoisse de la première phrase” (Phébus, 2005), qui a remporté le prix de la Vocation, Pierre Gould semble avoir plusieurs vies, se transformant au gré de son créateur. Une fois surveillant dans un internat de garçons, l’autre fois, poète cynique, voyageur, insomniaque, doux rêveur, possédant le don d’ubiquité, mais le plus souvent, écrivain (Pierre Gould, double de Bernard Quiriny ?), il est fascinant, voire, magique.
COMME PAR ENCHANTEMENT
On rencontre aussi des personnages poétiques qui n’en sont pas moins étranges dans ces “Contes carnivores” : un tueur à gages doté d’un sens de l’esthétisme et qui souhaite revendiquer la paternité d’une œuvre d’art, la jeune femme découvrant l’évêque aux deux corps, “Fascinée, je laissais mon regard aller de l’évêque vivant à l’évêque mort, très étonnée – et, maintenant sue la peur avait passé, presque enchantée – de savoir que demain le mort pourrait revivre et le vivant mourir”, mais aussi un amateur d’un art peu connu : l’assassinat. Considérant les marées noires comme “l’un des plaisirs les plus raffinés qui se puissent imaginer pour l’œil et l’esprit”, Pierre Gould (encore lui !) initie un lamaneur à la douce poésie de l’odeur du pétrole et à la beauté des plaques dérivant à la surface de l’océan. Ces esthètes insolites côtoient également “Quelques écrivains, tous morts” et une magnifique femme-orange : recouverte d’une peau d’orange, il faut lentement la peler pour en cueillir le fruit puis la boire à la paille. On finit aussi par s’étonner que de merveilleux artistes apparaissant au cours des nouvelles n’aient réellement existé, tels ce musicien qui a voulu “faire mugir la tour Eiffel” et le peintre sur œufs.
Les nouvelles de Bernard Quiriny résonnent et se répondent, Enrique Vila-Matas, personnage du premier recueil “L’angoisse de la première phrase”, préface avec brio les “Contes carnivores”. S’assimilant à Pierre Gould, il achève son savoureux texte avec ces mots, effaçant déjà les frontières entre réel et imaginaire pour semer le doute : “Ce livre ne serait-il pas de Pierre Gould, ne serait-il pas de moi ? J’en réclame la paternité.”
De quiproquos en curiosités, comme des légendes intemporelles, ces nouvelles fantastiques ravivent des frayeurs enfouies, intriguent, bouleversent et amusent, mais surtout, enchantent. C’est sans doute pour cette raison que Bernard Quiriny a choisi cette citation d’Ambrose Bierce en exergue : “Si ces faits stupéfiants sont réels, je vais devenir fou. S’ils sont imaginaires, je le suis déjà.”
Contes carnivores, Bernard Quiriny, Seuil, 245 pp., env. 18 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 18/04/2008

Sandrine Willems raconte une passion de miel et d'ortie

be26f9819896d4f6576686379858fb16.jpgNée à Bruxelles, Sandrine Willems vit aujourd’hui à Nice, au cœur de ce sud de la France qu’elle raconte si bien dans le roman “A l’espère”. De librairie en librairie, elle interprète des extraits, renouant avec son métier de comédienne, accompagnée d’un violoncelliste, Stanimir Todorov, qui joue des passages de différentes “Suites” de Bach. Outre ses propres écrits, Sandrine Willems enregistre des lectures, comme, récemment, “Mal de pierres” de Milena Agus.
Au cœur d’une Provence sans âge – éternelle –, sur fond de paysages de Camargue et sous le ciel du Lubéron, se tient “à l’espère” un homme en noir, le Caceiro : un braconnier. A l’affût, il traque sans relâche les bêtes qui peuplent les bois et les terres du Seigneur tandis que Mahieu, le vigneron, veille sur ses arbres, sa chèvre et son raisin. Rien ne trouble son existence paisible en osmose avec la nature, si ce n’est les coups de feu du braconnier qui résonnent. Mauve, ancienne épouse du seigneur, sauvage se nourrissant de racines et de fleurs, sorcière détenant tous les secrets des arômes et pouvoirs des végétaux, ceux qui guérissent comme ceux qui blessent, s’immisce dans la vie des deux hommes.
La vie s’écoule au rythme des saisons, à l’écoute de la nature, au milieu des vignes, des animaux, des arbres et des roses jusqu’à ce que la bienfaitrice, la sorcière aux doigts de fées, se passionne d’amour pour le braconnier. Celle qui soignait les bêtes et les protégeait, tombe sous la folie de l’amour pour le tueur. Une passion intense et sans limite, pour elle, désespérée pour lui – depuis la mort de son chien, peu de chose lui insuffle le goût de vivre. Le trio s’observe, s’épie, s’attend, se manque. Dès lors, les rôles s’inversent, l’amour dévorant de Mauve étouffe le braconnier qui fuit, alors qu’elle le traque inlassablement.
DOUCE CAMARGUE
Tel “Le parfum” de Süskind, il est des livres qui exhalent des sensations étranges. De “A l’espère” se dégagent des senteurs mais surtout, de l’animal, du végétal, les mots s’entremêlant comme les ronces qui recèlent des fruits cachés, comme le lierre grimpant sur la façade d’une maison, comme la texture de l’osier courbé. “A l’espère” est une ode à la nature vierge, sauvage, où l’harmonie règne car l’homme s’y fond comme un animal, ne modelant pas la nature mais l’embellissant, telles les vignes de Mahieu.
Cet amour effréné, profond, physique même, évoque celui qui lie le paysan à sa terre beauceronne dans “La terre” de Zola. Ici, pas de désir de possession mais un amour charnel malgré tout, quand Mauve s’endort au cœur des souches d’arbres, quand l’homme noir cherche le rouge des bêtes, quand Mahieu boit le lait de sa chèvre et prend soin de ses arbres fruitiers nourriciers.
Le roman de Sandrine Willems est régionaliste, mais au-delà du lieu, il est prétexte à la mise en scène de cette nature généreuse et au trio malheureux. Malheureux car à rechercher l’amour d’un chasseur, Mauve devient peu à peu sa proie. Un amour “comme une lutte acharnée” qui, de charnel devient carnassier, alors que la jalousie étourdissant Mahieu, il en vient à délaisser son raisin presque mûr.
L’histoire d’une passion palpable, magnifiquement écrite, au milieu des oliviers, entre pépiement des oiseaux et bourdonnements des abeilles.
A l'Espère, Sandrine Willems, Les Impressions Nouvelles, 224 pp., env. 18 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 04/04/2008

Aurelia Jane Lee et les frontières floues

cf0a995830cd8f321f2684299335b495.jpg0447dcbeed84e07181af5260d09abb96.jpgJeune auteure de vingt-trois ans, Aurelia Jane Lee publie déjà son troisième livre chez Luce Wilquin, “L’éternité pour jouer” (158 pp., env. 15 €). Récemment récompensée pour son recueil de nouvelles “L’amour ou juste à côté” avec le prix Franz De Wever de l’Académie royale, Aurelia Jane Lee, calme et réfléchie, nimbe son roman d’un brouillard de mystère. En plein été, des petites filles se réveillent dans un merveilleux jardin. Pourquoi sont-elles là ? Quel est ce jeu ? Sont-elles mortes ? Quelle est la part de réalité et de fiction ? Bien sûr, tout n’est que décor, pourtant le doute persiste, les frontières entre la vie et la mort, l’illusion et la vérité, les joueurs et les sincères se troublent. Aurelia Jane Lee brouille les pistes pour nous emmener dans un monde onirique, le paradis ?
“L’éternité pour jouer” est très esthétique, comme un tableau ou un film…
Je me suis donné des contraintes pour rester fidèle au monde du cinéma. J’ai voulu faire quelque chose d’assez visuel et emprunter des techniques cinématographiques. Le zoom, par exemple. C’est une manière de semer des indices.
La frontière entre la réalité et la fiction est parfois floue…
J’aime créer un dialogue entre l’art et le monde réel. Il y a beaucoup à gagner à développer des mondes imaginaires et être créatif, mais aussi à rester en contact avec la réalité. Si l’on peut établir des passerelles entre les deux, c’est enrichissant, tant pour l’écrivain que pour celui qui lit ou écoute la musique. J’aime l’échange, le fait qu’il y ait des vases communicants, c’est enrichissant de passer de l’un à l’autre et explorer avec des situations de fiction. Il y a un vécu réel et un vécu que l’on se fabrique avec notre expérience artistique.
La vie et la mort aussi s’entremêlent. Qu’est-ce que la mort dans “L’éternité pour jouer” ? Un jeu ?
J’ai voulu aborder la mort d’un point de vue symbolique parce qu’on peut être vivant sur le plan organique et mort sur le plan psychique, que ce soit par une incapacité à profiter des moments présents, ou bien en vivant dans un regret perpétuel ou en se projetant sans arrêt dans un futur. On peut parfois être mort quand on n’est pas présent dans sa vie. Il y a des petits temps de deuil. Il faut pouvoir prendre la vie comme un jeu. Comme le jeu de l’enfant qui apprend à apprivoiser certaines situations de manque ou de désillusion. Les activités ludiques de la prime enfance nous construisent et nous permettent de rebondir dans notre existence. A l’âge adulte, on ne joue plus vraiment, mais on fait des expériences artistiques et culturelles. A travers ce jeu, on prend des risques mesurés, c’est une manière d’apprendre à vivre et d’affronter ses peurs, la mort, le manque, la perte.
Vous poussez le lecteur à la réflexion en troublant les limites ?
Oui, j’aime laisser le lecteur sur une certaine ouverture pour qu’il s’approprie le roman avec son propre vécu. Je n’aime pas les romans avec une situation que se dénoue totalement, un épilogue, les réponses à toutes les questions et des réflexions sur le roman. Je crois que c’est à chacun d’imaginer le destin de ces petites filles. Il y a parfois un flou pour le lecteur parce que je laisse une certaine ambiguïté. Je sème des indices pour plonger le lecteur dans la perplexité et aussi pour le pousser à la réflexion. S’il y a quelque chose de flou, le lecteur est actif dans sa lecture. C’est une manière de lui laisser sa place.
Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 21/03/2008