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06/06/2008

Cara Zina

6a1c0dacd8ea954e64154d72414175ce.jpgComment être une mère courage et une maîtresse d’école respectable quand on est bouillonnante de révolte ? “Heureux les simples d’esprit” (Robert Laffont, 226 pp., env. 18 €), est le récit d’une insoumission.

Précédée d’une réputation sulfureuse pour avoir arpenté les salles de concert avec Virginie Despentes, Cara Zina publie son premier roman où elle romance ses souvenirs personnels. De son parcours d’adolescente punk – de la manche et des squats à la vie en meute jusqu’à la fondation du groupe “Les Straight Royeurs” – à sa vie d’adulte responsable, mère d’un enfant handicapé et fonctionnaire de la République, Cara Zina exprime le sentiment de décalage et le regard des autres qui la renvoient sans cesse à la marge dans un petit livre décousu, plein d’humour. Rencontre avec celle qui fut punk sans être nihiliste, rebelle sans être pessimiste, aujourd’hui la tête encore pleine de révolte et d’utopies.

Rencontre :

Ce roman est une autofiction ?

Oui, cela part de la réalité pour aller vers la fiction. C’est un ton volontairement personnel parce que je m’exprime mieux ainsi. La forme mêlant de multiples courts textes me permet toutes les digressions. J’ai besoin que le personnage me ressemble. Tout est fortement inspiré de la réalité, comme des souvenirs revisités. Ce que j’ai écrit est très différent de ce que Virginie Despentes explique dans “Bye bye Blondie” et, pourtant, on a vécu la même chose. Nous n’avons pas la même vision, chacune a son interprétation de la réalité.

Un mot revient en permanence : “optimisme”…

 C’est un essai sur le bonheur, une réflexion sur la faculté d’adaptation, la tolérance, l’ouverture d’esprit. L’optimisme, c’est une façon fondamentale de voir les choses. Une question de survie. Etre rebelle et fonctionnaire, ce n’est pas contradictoire ? On n’est pas obligé d’adopter toute la panoplie quand on enfile un costume. Je ne me suis jamais vraiment sentie punk parmi les punks, pas plus que je me sens parent d’un enfant handicapé parmi les parents dans le même cas. On est fait de paradoxes. On ne peut pas avoir une vision manichéenne du monde. Heureux les simples d’esprit, ceux qui ne s’interrogent pas !

 La tolérance, cela passe par l’empathie ?

Oui, même si cela fait vaciller des convictions parfois. L’empathie nous aide à avancer et à comprendre les autres pour ne pas rester fermé. L’ouverture d’esprit est essentielle pour prendre conscience qu’on ne ressemble pas à ce qu’on a l’air d’être. Vous écrivez “C’est dur d’être une fille”.

 Vous êtes féministe ?

 Je me rends compte que, chaque jour, je dois prouver que je peux m’en sortir seule. Je n’ai besoin de personne pour exister. Si je vis seule, c’est pour ne pas me reposer sur quelqu’un. Même au quotidien, ce n’est pas facile de rentrer seule le soir, de s’habiller comme on veut. Le combat peut sembler dépassé mais je crois qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire.

Vous pensez qu’on change de combat en fonction de l’époque mais pas de convictions ?

 Oui, on ne change pas vraiment de personnalité. Il faut s’adapter à la vie.

Crédit photo : Christophe Bortels

01/06/2008

Jean Gregor

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Tu aurais pu être une petite fille mal nourrie dans un pays africain”, “tu aurais pu être acteur”, “tu aurais pu être une grand-mère stupide” ou un militaire, un vieillard, un ouvrier…

Dans ce livre étonnant, “Tu aurais pu” (Balland, 179 pp., env. 19€), Jean Grégor, auteur de “L’ami de Bono” et de “Jeunes cadres sans tête”, imagine plus de septante portraits réalistes commençant par la formule magique “Tu aurais pu”. Même s’il s’inscrit dans la lignée de Georges Perec et de son “Je me souviens”, Jean Grégor s’attache plutôt à la modernité de la société.

 Par l’histoire du narrateur, cadre urbain qui, à la mort de son père, connaît l’échec et commence à prendre conscience de l’existence des autres, une vision ironique de la société de consommation apparaît. De toutes ces vies, c’est finalement le vide, l’absence et l’absurdité qui prévalent.

 Aviez-vous envie de raconter des histoires/portraits ou bien de vous imposer un exercice de style ?

En croisant des gens, j’avais simplement cette tendance à me dire : j’aurais pu être cette personne. C’est devenu peu à peu récurrent. Dans la vie, quand je rencontre quelqu’un, je me projette, j’imagine sa vie, sa mort… Le “Tu aurais pu” est à la fois rigolo, hypnotique et perecquien. Ce sont des mots qui ronronnent.

 Le “Tu aurais pu” n’était donc pas si contraignant ? Il était plutôt un jeu de mots ?

 Ce n’était pas très contraignant parce que c’est venu naturellement. C’est un exercice jubilatoire. J’ai aimé donner des raccords entre certains personnages, mettre des tiroirs, expliquer des choses mais pas trop. Je ne suis pas prof ni militant syndical. Je préfère exprimer la modernité de la société par un procédé narratif qui me semble nouveau. Ces histoires suintent les impasses de la modernité.

La vision de la société moderne est assez critique…

Je n’avais pas envie de raconter l’histoire de gens à qui tout réussit. L’intéressant était justement de faire le portrait d’hommes qui se croient meilleurs que les autres quand c’est totalement faux. C’est ce qui me plaît, déshabiller le personnage, le mettre dans une situation difficile, jusqu’à sa mort, éventuellement. Il y a un plaisir sadique de pousser le personnage dans l’escalier et en même temps, on y va tous, donc ce n’est pas non plus faux.

Avez-vous beaucoup observé pour livrer ces portraits parfois très réalistes ?

J’observe et, surtout, je fais le tri. Il faut qu’en quelques phrases, il y ait l’étincelle. Moi, je me noie dans cette foule que je décris, il n’y a pas de plus belle place pour observer ! Dans les portraits, il y a un mélange de lieux communs, de clichés dont je m’amuse. Je tire le fil et la bobine se défait de plus en plus en vite.

 Le narrateur se projette aussi dans cette foule “d’autres”…

 C’est la thérapie par les autres, la découverte de l’autre. Ce cadre urbain en échec va survivre en découvrant que les autres existent et qu’ils ont des vies propres, des souffrances qui valent la peine d’être prises en compte. C’est un choc pour ce cadre qui était dans l’égocentrisme total. Ce n’est pas “l’enfer c’est les autres”, c’est “le salut, c’est les autres”. “Tu aurais pu” est un roman très anti-autofiction et anti-narcissique. Je suis quasiment invisible dans ce roman. Il n’y a aucune flatterie. La mise en scène que je fais de ces personnages rend leurs vies absurdes.

Crédit photo : Christophe Bortels