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21/04/2008

A Diane Meur, les deux Rossel

87de55cdb5cec5c43288ed08fc32b982.jpg"Les vivants et les ombres” un titre symbolique. Dans ce grand domaine situé aux confins de la Pologne, sous l’Empire austro-hongrois, vit une famille noble. Les générations se succèdent, les ombres hantant la maison, les vivants habités par leur mémoire. Leur existence protégée se complique en ce début de XIX e  siècle : l’Histoire les rattrape et franchit les barrières du domaine. Diane Meur , romancière et traductrice, livre un roman historique merveilleusement bien écrit (S. Wespieser, 711 pp., env. 29 €;cf. LLB du 6/12/07). L’intrigue passionnante mêle réalisme et fantastique, car cette fresque familiale qui s’étend jusqu’à l’aube du XX e  siècle est racontée par un être présent et vivant qui n’est autre que… la maison.
D’où vient votre intérêt pour l’Empire austro-hongrois ?
Ça date de l’époque où on a beaucoup de parlé de la Vienne 1900 ; j’étais jeune et cette esthétique m’a beaucoup marquée. Cette Vienne-là n’existe plus et j’ai voulu la retrouver : remonter en amont dans l’histoire mais aussi de manière géographique, dans l’arrière-pays. On connaît moins les marges de l’Empire. En Galicie, on est vraiment très loin. C’est ce qui est fascinant ; ces pays qui n’ont rien à voir avec l’Autriche mais qui font quand même partie de cet immense Empire.
Vous avez d’abord eu l’idée de cette fin d’Empire ?
Oui, j’ai commencé par la fin, je voyais une atmosphère crépusculaire, de fin d’Empire, où l’on sent les tensions du cataclysme de 1914 qui se prépare. Malgré les nationalismes, cet état s’est complètement désintégré. Pour la famille aussi, j’avais en tête l’idée de la dernière génération et aussi celle où il y aurait eu beaucoup de filles. Je me suis plongée dans les recherches politiques et historiques, les personnages se sont mis en place et beaucoup d’autres ont germé pendant l’écriture. C’était très étrange. Au début, il y avait très peu de choses et, à la fin, je me suis rendue compte de la nécessité d’avoir sous les yeux un arbre généalogique.
Une maison pour narratrice, ce n’est pas banal…
Je pensais que c’était le meilleur angle d’attaque, qu’il fallait que cela soit raconté par le lieu lui-même. C’est plus convaincant parce que ce lieu a une présence très forte. J’aime le fait que ce soit une chose qui vive de manière charnelle au milieu des autres et ressent le passage du temps. C’était un enjeu important de faire passer toute l’histoire de l’Europe dans un seul lieu et, en plus, c’est la campagne profonde, un lieu qui est nulle part et le faire rayonner, jusqu’à Paris et Istanbul.
Votre écriture est précise et musicale, quelques alexandrins apparaissent ici et là…
Un traducteur doit avoir un bagage de mots important pour trouver le mot juste. J’essaie de faire en sorte que l’image soit la plus nette possible, que le lecteur la voie de la même manière que moi. La musicalité, cela vient du travail stylistique. J’entends les phrases quand je les écris, donc le rythme est très important. Quand j’écris mon premier jet, je vais très très vite et il m’arrive de laisser un blanc dans le texte quand je ne trouve pas le mot exact, mais j’ai déjà le rythme dans la tête.
Que représentent pour vous le Rossel et le Rossel des jeunes?
J’étais abasourdie d’avoir reçu ces deux prix. C’est une forme d’aboutissement. Je me sens un peu libérée. Comme si ce livre était enfin arrivé à destination.
Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 04/01/2007

Noëlle Châtelet, l'humaniste

39bf3266066507bfec00dd702c806dc5.jpgLe 27 novembre 2005, la première greffe partielle du visage se réalisait à l’hôpital d’Amiens, supervisée par le professeur Bernard D. Quelques mois auparavant, Isabelle D. était prise en charge après avoir été défigurée par son chien – qui avait tenté de la réveiller alors qu’elle était inconsciente.
Noëlle Châtelet, romancière et philosophe, spécialiste des questions se rapportant au corps, s’était déjà intéressée à la première greffe des deux mains effectuée en 2000. Empêchée par le geste de sa mère (elle s'est donnée la mort, cf. “La dernière leçon”, Seuil), elle dut remettre son projet à plus tard. L’annonce de la greffe partielle du visage (triangle nez-bouche-menton) lui a donné l’occasion d’explorer le monde des greffes d’organes. Avec humilité et patience, elle a rencontré les protagonistes de cette aventure pendant plus d’un an. “Le baiser d’Isabelle” (Seuil, 317 pp., env. 18 €) est un livre qui ne laisse pas indifférent. Sobres, les témoignages sont d’autant plus forts qu’ils glacent et fascinent à la fois. Telle une mère apaisante, Noëlle Châtelet endosse le rôle de messagère et rassure par son discours profondément humaniste.
Comment se sont passées ces rencontres avec Isabelle ?
Au début, elle n’avait pas une envie folle de participer à ce livre, à cause des médias qui l’avaient harcelée, persécutée. J’ai donc commencé avec les médecins et puis je l’ai convaincue parce que si elle n’était pas là dans sa propre vérité, il manquerait quelque chose de très important. En fait, elle a été surprise d’être capable d’analyser d’une manière aussi fine tout ce qu’elle avait éprouvé, des choses sur lesquelles elle n’arrivait pas toujours à mettre des mots.
Pourquoi avoir choisi la forme romanesque ?
Quand j’ai amassé ces témoignages extraordinaires, j’ai pensé qu’il fallait que je l’écrive du point de vue de tous. C’est un roman, mais un roman vrai puisqu’il est construit à partir de témoignages d’une absolue vérité. Même les dialogues des médecins sont réels.
Pourquoi cet intérêt pour les greffes d’organes ?
Il y a une telle irrationalité, de tels fantasmes, un peu à la Frankenstein, avec ces greffes d’organes, que l’on est souvent happé par une sorte d’effroi qui nous empêche de rejoindre le réel. J’avais envie de retracer cette histoire avec l’idée d’en finir avec cette peur, cette suspicion. Quand on explique aux gens comment les choses se passent, qu’on leur dit la vérité, les fantasmes reculent, ils ont moins peur.
Votre œuvre est marquée par une recherche sur le corps…
A travers la nourriture, la sexualité, la vieillesse, le deuil, j’aborde des moments de vie où le corps est soumis à des métamorphoses, sachant qu’elles n’ont pas d’effets uniquement sur cette apparence mais aussi sur l’être qui est derrière. Dans l’histoire d’Isabelle, c’est une double métamorphose qu’elle doit accomplir. Passer d’une jeune femme abandonnée, invisible, qui n’a plus une grande envie de vivre, à une véritable héroïne, exposée devant le monde entier simplement parce qu’elle a traversé l’horreur de la défiguration. Cela m’intéressait de découvrir non seulement ce changement physique mais surtout psychologique : elle ne savait pas qu’elle avait en elle cette force. Aujourd’hui, cela lui donne envie de vivre à nouveau et elle se sent utile au monde. Ses traitements médicamenteux bénéficieront à d’autres mutilés de la face. C’est aussi ce qui la fait tenir debout et lui donne tout ce courage.
Cette aventure est terrifiante… Vous parlez de nombreux non-dits et tabous, certes, de choses de la vie, mais que personne n’a envie d’entendre…
Depuis que j’écris, je vais toujours vers des sujets qui dérangent, pour lesquels on est dans le déni, particulièrement pour la mort. Je sais que je donne à voir ce que personne ne veut voir. Pas d’une manière morbide ni voyeuriste, mais pour faire comprendre qu’il est nécessaire de parler de ces choses. Faire en sorte que les gens réfléchissent un peu à ce que signifie le don d’organes comme acte de générosité. Chacun doit prendre conscience que nous sommes des êtres humains, nous sommes venus à la vie, nous en partirons. Nous devons être solidaires. Offrir à l’humanité souffrante la possibilité de vivre à nouveau parce qu’ elle est condamnée à mourir. C’est le principe de donner la vie à travers la mort. Il y a presque un exorcisme parce que l’être cher continue de vivre à travers un poumon, un rein, un foie, dans un visage.
Quel rôle joue la littérature dans ces aventures “scientifiques” ?
C’est peut-être le devoir de la littérature d’aller visiter ces zones d’ombre, de peur, et de les éclairer par des histoires exemplaires qui nous mettent un peu en paix. Je crois que la littérature a quelque chose à voir avec la renaissance des êtres et des choses. C’est pour cela que je parle de sujets douloureux. J’ai écrit “La dernière leçon” pour montrer à d’autres la mort comme me l’avait expliquée ma mère : dans un dialogue apaisant. Chaque livre est une main tendue et les personnages sont là pour éclairer notre route. Bien sûr, je me procure une paix nécessaire mais je veux la faire partager. Je ne le fais pas pour moi mais pour nous tous.
Rencontre parue le 31/12/2007 dans "La Libre"

Minh Tran Huy et la poésie de l'Asie

42479b9977dc02d8be7081fcd545d767.gifLan est une adolescente très protégée, enfermée dans ses livres et la musique, vivant dans une coquette maison de la banlieue chic parisienne. Issue de l’immigration vietnamienne bourgeoise, son existence est calme et rien ne vient troubler ses songes jusqu’au jour où…
Nam est jeune garçon un peu rebelle, au parcours chaotique. Immigré “boat people”, il connaît la pauvreté, la complexité des relations familiales, les cités des banlieues mal famées.
Le récit de leur rencontre lors d’un voyage linguistique en Angleterre, Minh Tran Huy, jeune auteure d’origine vietnamienne, en avait écrit une première version à l’âge de dix-huit ans. Consciente de son manque de recul pour conter un amour adolescent, elle laissera reposer son manuscrit dans une boîte pendant quelques années. On découvre aujourd’hui un très joli conte où l’écriture laisse transparaître la recherche du mot juste, une écriture poétique influencée par le bilinguisme : “Le vietnamien est une langue très imagée et elle est présente inconsciemment lorsque j’écris en français car c’est parfois l’image en vietnamien qui vient en premier.” La musicalité est également importante, “la musique classique compte beaucoup pour moi, je fais attention au phrasé, à la période et au rythme”. A l’image d’une symphonie, “La princesse et le pêcheur” est un récit polyphonique construit sur des contrastes. Plusieurs voix, plusieurs temps, plusieurs genres, perspectives et niveaux de lecture s’enchâssent agréablement. Le récit de Lan, la jeune narratrice, est entrecoupé de légendes vietnamiennes, qui apparaissent en exergue de chaque chapitre, comme le merveilleux conte du “Rocher de la femme qui attend son mari”, légendes traditionnelles mais adaptées pour créer des effets d’écho avec l’histoire des deux adolescents.
UNE DUALITÉ CULTURELLE
Ces perspectives se retrouvent dans l’intrigue principale : “Le livre est bâti sur des oppositions, la jeune fille, le jeune garçon, la France, le Viêtnam, le passé, le présent, deux classes sociales, deux immigrations, deux réalités, et tout est confronté lors d’allers-retours incessants.” La dualité reflète la double culture des jeunes protagonistes mais aussi celle de l’écrivaine car immanquablement, ce conte initiatique recèle quelques tonalités autobiographiques : “J’ai eu un ami vietnamien boat-people et mes grands-parents aussi ont été assassinés, par contre les scènes sont inventées. Ce livre est un hommage à ma famille et à la culture vietnamienne.” Le fragile équilibre des cultures française et vietnamienne, Minh Tran Huy le connaît et le transmet avec une grande sincérité et en toute humilité, tel le sentiment d’être attaché à sa culture originelle sans toutefois avoir la légitimité d’y appartenir. Néanmoins, sans pathos, elle conte les effets désastreux de la dictature communiste mais met en valeur la richesse du Viêtnam.
Entre Nam et Lan surgit un malentendu car il l’aime comme une sœur. Leurs rencontres sur fond de mémoire familiale marqueront leur passage à l’âge adulte. Loin de la niaiserie simpliste des amours adolescents, la poésie de ce conte est parfois cruelle mais il révèle la douce saveur des belles images colorées de l’Asie.
La princesse et le pêcheur, Actes Sud, 188 pp., env. 18 €
Article paru dans le cahier "Lire" du 28/12/2007