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22/04/2008

Malicieuse Héléna Marienské

b4425a595ccf5a56d7cdb36814cba255.jpgAprès un premier roman, “Rhésus” qui a reçu de nombreux prix, Héléna Marienské crée la surprise en publiant aux éditions Héloïse d’Ormesson un roman en pastiches qui a pour titre la définition du cannibalisme selon Dalí : “Le Degré suprême de la tendresse” (208 pp., env. 19 €). A partir d’un fait divers – une femme, surprise par l’audace d’un homme entreprenant mais sans tendresse aucune, mord à pleines dents l’objet non désiré, qui roule dans le caniveau… –, elle s’est appropriée l’écriture de huit auteurs, La Fontaine, Montaigne, Céline, Perec, Houellebecq… pour autant de variations. Huit pastiches drôles, gourmands, délicieusement polissons, où Héléna Marienské manie les mots avec virtuosité.
Le fait divers a immédiatement attiré votre attention ?
J’ai d’abord été très incrédule. J’étais dans un café, entourée de personnes qui commentaient ce fait divers. Chacune avait son interprétation, son hyperbole. Après quelques instants, c’était déjà devenu une histoire homérique ! Je me suis demandée comment je le raconterais. L’envie d’écrire a été associée au motif lui-même mais aussi, aux conditions de sa découverte.
Le pastiche “inverse le tour de forces” ?
Dans le motif que j’ai repris, la femme subit des assauts qu’elle ne désirait pas et qui font que sa bouche est occupée à autre chose que parler. Ce que je fais en pastichant, c’est m’emparer de ce qu’il y a de plus intime, de plus secret chez un auteur. Je m’approprie, sans autorisation, son style, son imaginaire, ses angoisses, ses fantasmes, pour en faire ce que bon me semble. Il y a là quelque chose d’assez comparable, de mimétique.
Comment s’approprier une écriture ?
Il faut connaître les écrivains et leur univers, leur style, leur lexique. Celui de Montaigne n’est pas du tout celui d’aujourd’hui et même, parmi les trois auteurs contemporains, les constructions de phrases, les figures, les métaphores sont différentes. Tout cela nécessite une observation attentive, mais joyeuse aussi, on découvre sans arrêt de nouvelles choses.
Vous écrivez que votre livre est “politique et féministe”…
Le féminisme n’est pas une vieille lune des années 70. Certes, les choses ont beaucoup évolué, les femmes peuvent jouer un rôle dans la société. Pourtant, les chiffres sont là, il y a encore des droits à faire entendre. En Europe, nous sommes très privilégiées mais dans le reste du monde, le sort réservé aux femmes est effrayant. Le féminisme est toujours d’actualité. Pour le terme “politique”, ce n’est pas au sens “politicien” mais parce que réfléchir à ce que font les hommes et les femmes ensemble dans la société est déjà un début de réflexion politique. De plus, certains pastiches se confrontent à l’idéologie des auteurs pastichés, notamment celui de Houellebecq, car il a une vision paradoxale de la société. Il y a un travail sur la provocation politique que j’avais envie d’interroger.
Qu’est ce que votre “conception joyeuse de la sexualité” ?
Je crois que j’ai eu la chance d’avoir des parents qui ne m’ont jamais inculqué l’idée que la sexualité était sale. Dans ma vie amoureuse, j’ai vécu cela comme un jeu agréable et cela fut sans doute guidé par mes lectures. Chez Colette, par exemple, l’amour est souvent un jeu joyeux. Parfois, dans les films, quand les gens font l’amour, ils prennent une expression très grave, comme s’il allait se passer quelque chose de sacré. Peut être que moi, j’ai une autre idée du sacré, un peu païenne !
Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 08/02/2008

Penelope Lively et ses multiples existences

9734a0a683b20a9f9edc459a2ded4758.jpgEn psychiatrie, l’affabulation est un phénomène consistant à s’inventer des souvenirs pour combler des lacunes de la mémoire. Penelope Lively, romancière britannique, n’a pas de problèmes mémoriels mais se livre à cet exercice d’affabulation pour se réinventer une vie. Non pas que la sienne ne lui convienne plus – née en 1933 au Caire, elle a notamment obtenu le Booker Prize pour “Serpent de lune” (Stock, 1989) – mais parce qu’elle aime se raconter des histoires. Le point de départ, c’est sa propre vie qui lui sert de “prompteur”. En un propos liminaire, elle situe l’époque, le lieu, l’action, le moment décisif puis elle choisit un autre tournant pour ensuite rétablir la vérité.
Et si, à dix-huit ans, elle s’était trouvée enceinte après une nuit de fête et bannie par sa famille ? Et si son mari n’avait pas été exempté in extremis de la guerre en Corée ? Et si elle avait participé à ce chantier de fouilles archéologiques ? Comme autant de possibilités, de chemins, Penelope Lively montre dans une forme originale que nous n’avons pas une vie mais “des vies multiples”.
“UN AUTRE MOI”
Depuis “l’autre extrémité de la vie”, elle porte un regard rétrospectif sur ces petits riens qui changent tout : un train, une rencontre… de simples coïncidences. A la lecture de ces huit “moi” dérivés, on se rend compte de l’arbitraire d’une existence. Comparant le roman, une vie réinventée, à la vie réelle, la romancière exprime le peu de pouvoir que nous avons sur les tournants décisifs. D’une histoire, l’écrivain maîtrise tout, des personnages à l’issue, mais une vie… n’est-elle qu’une suite de hasards ? On aimerait toujours croire à l’entière souveraineté de notre libre-arbitre, pourtant Penelope Lively et ses autres existences nous montrent que la chance ou peut-être, le destin, ont partie prenante sur le cours de nos vies. “Ecrire des romans, c’est faire une succession de choix […] L’histoire est une navigation. […] La vie n’est pas du tout comme cela. Il n’y a pas de navigateur avisé, mais seulement un individu qui fait des embardées hasardeuses d’une décision à une autre.”
A l’image de la personnalité qui n’est jamais lisse ni unique, une existence est multiple, comme si nous vivions plusieurs fois, et elles s’influencent mutuellement : nos vies conditionnent notre identité et inversement. L’environnement joue également un rôle considérable, l’époque, le lieu sont autant d’influences, ils nous façonnent. La question de l’inné et de l’acquis est fondamentale, d’après la romancière, existe-t-il un ordre naturel des choses ? “Ces tendances sont-elles innées ou renforcées par les circonstances ?”
Ces vies et ces personnages qu’elle se réinvente, elle les considère avec tendresse et humanité comme faisant partie d’elle-même. Seulement, ces jeux de “moi” finissent par insinuer le doute sur la réalité, comme un vertige. “Soudain, […] j’ai eu l’impression que je rencontrais un autre moi, une personne que je ne suis pas, mais que j’aurais facilement pu être.” Et si ces “autres moi” étaient aussi authentiques, aussi justes que le “vrai moi” ?
A travers cet “antimémoire”, Penelope Lively évoque “une façon différente de faire appel à une histoire pour compléter la réalité”.
Article paru dans le cahier "Lire" du 01/02/2008

Gérard Mordillat, jusqu'à la révolte

a17f5ad99d7d2aab4d257e331ce4824c.jpgGérard Mordillat, cinéaste, documentariste et écrivain, ne se laisse pas catégoriser. A contre-courant de la tendance restrictive de spécialisation, il préfère le modèle des artistes de la Renaissance, qui, sculpteurs, peintres, ou poètes, se réalisaient dans leurs arts sans contraintes. S’intéressant à tout, du christianisme à Antonin Artaud en passant par les révoltes populaires, la littérature constitue, selon lui, le lien entre ces domaines. Le processus de création des films ou des livres est similaire, car, au commencement, il y a l’écriture – qui prendra, parfois la forme cinématographique, parfois la forme littéraire.
“Notre part des ténèbres” (Calmann-Lévy, 487 pp., env. 22 €) paraît dans la lignée de “Les vivants et les morts” (2005). Abordant des thèmes extrêmement réalistes et contemporains, telle la délocalisation, Gérard Mordillat raconte comment des ouvriers licenciés prennent possession du Nausicaa, paquebot sur lequel dirigeants et actionnaires de Mondial Laser (vendue à l’Inde par un fonds spéculatif américain) ainsi qu’un grand nombre d’invités fortunés, fêtent les bénéfices extraordinaires de l’année. Pourtant, loin des côtes, tout s’inverse, les hommes qui n’étaient que des chiffres sur un écran s’affirment et prennent les invités en otage : “La peur change de côté.
Gérard Mordillat livre un roman où la simultanéité des actions, la fragmentation et le mélange entre fiction et réalité – un certain Gérard Depardieu s’est glissé parmi les invités – le place en héritier de John Dos Passos et Steinbeck, qu’il admire. Comme eux, il décrit le monde contemporain, parce que “le roman peut charrier à la fois l’Histoire et les histoires”.
Comment définiriez-vous votre roman ?
Justement, c’est un roman : un genre incroyablement vivant parce qu’il peut porter en lui une grande complexité. Le roman est le dernier espace absolu de liberté. Pour les films, les restrictions budgétaires sont une limite, alors que pour les livres, il n’y a pas d’obstacle.
Vous donnez la parole à ceux qu’on n’entend pas…
L’ensemble du monde du travail existe. On ne parle que des gens au chômage. Ce que je mets en scène, ce sont, au contraire, des ouvriers extrêmement qualifiés. J’essaie de restituer ce qui devrait être, pas l’image dégradante et dégradée que l’on se fait des ouvriers. Dans tous les conflits sociaux, on se cache derrière les chiffres pour ne pas se rendre compte de la réalité humaine, pour se protéger soi-même et c’est cela qu’il faut combattre.
Dans “Notre part des ténèbres”, il y a une critique implicite du capitalisme ?
Oui. Au XIXe, c’était un capitalisme industriel, aujourd’hui, cela a basculé pour devenir un capitalisme financier. Les soucis industriels et des personnes sont passés loin derrière les priorités de rendement financier. Dans le roman, les investisseurs du fonds spéculatif représentent ces personnes pour qui la quête d’un profit toujours plus grand gouverne leur vie.
Les thèmes sont très réalistes…
Le roman est fondé sur des sources documentaires solides. Ce que j’affronte, c’est le réel, ce que nous avons devant les yeux. Le bateau en est la métaphore parfaite : de la passerelle de commandement aux machines, on retrouve toute la hiérarchie sociale.
Il y aussi le thème du carnaval, le monde à l’envers…
C’est carnavalesque et théâtral, les valets deviennent maîtres et les maîtres, valets, d’autant plus que tout le monde est déguisé. L’important, c’est qu’au commencement de l’action, les employés de Mondial Laser agissent à visage découvert. Nous ne sommes pas dans le cadre du terrorisme aveugle qui peut s’exercer dans d’autres circonstances. C’est une action de résistance.
Quelle est notre part des ténèbres ?
C’est notre part intime. A travers les obscurités qui sont en nous, on peut comprendre celles du monde qui nous entoure. Par la connaissance de notre part d’ombre, nous pouvons éclairer ce qui, par ailleurs, est totalement sombre.
Comment voyez-vous l’avenir ?
L’évolution générale de la société capitaliste ne peut que tendre vers un durcissement des relations entre les personnes et un écart de plus en plus important entre les plus pauvres et les plus riches. Or le jour où cet écart sera à ce point insupportable que nos vies seront en danger, on aura affaire à des affrontements. La question est de savoir jusqu’à quel degré de tolérance, l’humiliation et l’appauvrissement peuvent évoluer avant qu’une réaction populaire ne fasse changer la peur de côté.
Rencontre parue dans "La Libre" du 30/01/2008