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22/04/2008

Jean Teulé dresse le portrait d'un marquis cocu

8b681ffe2c3129a503c77331993451c9.jpga7e6961255dd750942329d0ee311c9d1.jpgLa marquise de Montespan fut la favorite la plus importante de Louis XIV. Comme le souligne Jean Teulé, “l’homme le plus puissant du monde avait pour femme la plus laide et la plus abrutie du monde. Il s’est donc tourné vers la femme la plus belle d’Europe : la marquise de Montespan.” C’est en feuilletant une revue d’histoire que Jean Teulé s’est rendu compte que la marquise avait un mari : “Le marquis de Montespan, le cocu le plus célèbre du XVIIe siècle”. Après quelques recherches historiques, l’auteur se décide : il rendra hommage à ce personnage oublié.
Si, depuis quelques années, Jean Teulé redonne vie à des hommes ayant réellement existé – Verlaine, Villon… –, c’est parce qu’il essaie “de faire des portraits de personnes que je ne rencontrerai jamais mais que j’aurais vraiment aimé rencontrer.” Ce qui l’intéresse, “ce sont les autres humains” et c’est en effet avec beaucoup d’humanité, de tendresse et d’admiration que Jean Teulé retrace la vie de Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan, le seul homme qui ait affronté le monarque absolu, à avoir contesté sa légitimité, à s’être levé et avoir dit : “Non, ce n’est pas normal que cet homme baise ma femme” avec un incroyable culot mais aussi preuve d’un immense courage. Au XVIIe siècle, avoir sa femme dans le lit du monarque était un honneur, un grand privilège. Seul le marquis, Gascon entêté et fou d’amour, s’est opposé à ce commerce en s’illustrant par de nombreuses frasques qui ont fait de lui la risée du royaume. “Il avait fait des choses vraiment marrantes comme aller voir un tas de prostituées pour attraper des maladies vénériennes, violer sa femme et contaminer le roi. Il avait aussi mis des ramures de cerf sur son carrosse pour symboliser les cornes de son cocufiage.” Outre ces choses insolites, “il avait des idées belles aussi, comme faire les obsèques de son amour. C’est une idée que j’aurais aimé avoir.
AUTRE IMAGE DE LA NOBLESSE
Si Louis XIV avait décidé de ne pas tuer Montespan, c’est que le pape exerçait une pression sur lui en le menaçant d’excommunication. L’affaire privée devenait affaire d’Etat. Il semble que ce héros ait attendu un auteur de la verve de Jean Teulé pour ressusciter et faire le récit de son amour incommensurable et fidèle, si rare à l’époque pour les nobles, celui d’un homme qui déclara sur le point de mourir “Je n’aurais eu que la gloire de l’avoir aimée”. Avec beaucoup d’humour, Jean Teulé apporte une vision de l’aristocratie différente de celle des films de cape et d’épée : “Ils sont beaux, tout poudrés, on a l’impression qu’ils sentent la savonnette, mais pas du tout ! Louis XIV a pris un bain dans sa vie, en 1665, et il est mort en 1715, il faut imaginer ce que cela pouvait être d’être la maîtresse d’un homme pareil ! C’étaient des sagouins. Plus ils étaient riches, plus ils étaient sales. J’insiste pour montrer toute la crasse de l’aristocratie française face à un homme d’une pureté extraordinaire.
Loin de la rigidité des biographies, “je voulais qu’on rigole et qu’on soit aussi un peu bouleversé”, Jean Teulé réussit à donner vie avec gaieté mais aussi émotion à un personnage qui lui ressemble “grand, pas très beau mais avec un certain charme…”, première graine de la révolution de 1789.
Le Montespan, Jean Teulé, Julliard, 333 pp., env. 20 €
Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 21/03/2008
Crédit photo : Etienne Scholasse

Aurelia Jane Lee et les frontières floues

cf0a995830cd8f321f2684299335b495.jpg0447dcbeed84e07181af5260d09abb96.jpgJeune auteure de vingt-trois ans, Aurelia Jane Lee publie déjà son troisième livre chez Luce Wilquin, “L’éternité pour jouer” (158 pp., env. 15 €). Récemment récompensée pour son recueil de nouvelles “L’amour ou juste à côté” avec le prix Franz De Wever de l’Académie royale, Aurelia Jane Lee, calme et réfléchie, nimbe son roman d’un brouillard de mystère. En plein été, des petites filles se réveillent dans un merveilleux jardin. Pourquoi sont-elles là ? Quel est ce jeu ? Sont-elles mortes ? Quelle est la part de réalité et de fiction ? Bien sûr, tout n’est que décor, pourtant le doute persiste, les frontières entre la vie et la mort, l’illusion et la vérité, les joueurs et les sincères se troublent. Aurelia Jane Lee brouille les pistes pour nous emmener dans un monde onirique, le paradis ?
“L’éternité pour jouer” est très esthétique, comme un tableau ou un film…
Je me suis donné des contraintes pour rester fidèle au monde du cinéma. J’ai voulu faire quelque chose d’assez visuel et emprunter des techniques cinématographiques. Le zoom, par exemple. C’est une manière de semer des indices.
La frontière entre la réalité et la fiction est parfois floue…
J’aime créer un dialogue entre l’art et le monde réel. Il y a beaucoup à gagner à développer des mondes imaginaires et être créatif, mais aussi à rester en contact avec la réalité. Si l’on peut établir des passerelles entre les deux, c’est enrichissant, tant pour l’écrivain que pour celui qui lit ou écoute la musique. J’aime l’échange, le fait qu’il y ait des vases communicants, c’est enrichissant de passer de l’un à l’autre et explorer avec des situations de fiction. Il y a un vécu réel et un vécu que l’on se fabrique avec notre expérience artistique.
La vie et la mort aussi s’entremêlent. Qu’est-ce que la mort dans “L’éternité pour jouer” ? Un jeu ?
J’ai voulu aborder la mort d’un point de vue symbolique parce qu’on peut être vivant sur le plan organique et mort sur le plan psychique, que ce soit par une incapacité à profiter des moments présents, ou bien en vivant dans un regret perpétuel ou en se projetant sans arrêt dans un futur. On peut parfois être mort quand on n’est pas présent dans sa vie. Il y a des petits temps de deuil. Il faut pouvoir prendre la vie comme un jeu. Comme le jeu de l’enfant qui apprend à apprivoiser certaines situations de manque ou de désillusion. Les activités ludiques de la prime enfance nous construisent et nous permettent de rebondir dans notre existence. A l’âge adulte, on ne joue plus vraiment, mais on fait des expériences artistiques et culturelles. A travers ce jeu, on prend des risques mesurés, c’est une manière d’apprendre à vivre et d’affronter ses peurs, la mort, le manque, la perte.
Vous poussez le lecteur à la réflexion en troublant les limites ?
Oui, j’aime laisser le lecteur sur une certaine ouverture pour qu’il s’approprie le roman avec son propre vécu. Je n’aime pas les romans avec une situation que se dénoue totalement, un épilogue, les réponses à toutes les questions et des réflexions sur le roman. Je crois que c’est à chacun d’imaginer le destin de ces petites filles. Il y a parfois un flou pour le lecteur parce que je laisse une certaine ambiguïté. Je sème des indices pour plonger le lecteur dans la perplexité et aussi pour le pousser à la réflexion. S’il y a quelque chose de flou, le lecteur est actif dans sa lecture. C’est une manière de lui laisser sa place.
Rencontre parue dans le cahier "Lire" du 21/03/2008

Anna Gavalda dans le tourbillon de la vie

a6613f43435425b8d038b20c6802c428.jpgAnna Gavalda. Ce nom, tout en assonance, évoque aujourd’hui un univers peuplé de personnages aussi vrais que nature, existant très fort, hommes, femmes, enfants, qui ont en commun le fait d’avoir été chahutés par les aléas de la vie. Des gens ordinaires, qui nous ressemblent en somme, mais à qui elle insuffle une énergie, un regard extraordinaires.
Anna Gavalda, c’est un immense succès, des millions de livres vendus et l’adaptation de son roman “Ensemble, c’est tout” au cinéma, par Claude Berri, et ce, dès la parution du recueil de nouvelles “J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part”. 99 999 exemplaires étaient prévus pour “La Consolante”, mais vu l’enthousiasme des demandes, l’éditeur a triplé la mise !
Si Anna Gavalda touche autant, c’est sans doute parce qu’elle a le don de créer une incroyable complicité avec son lecteur. Au fil des pages, la connivence s’installe et donne le sentiment d’être le seul détenteur d’un secret qu’elle a eu la générosité de nous confier; une manière de voir la vie. “La Consolante”, même s’il est plus sombre, ne déroge pas à la règle, ce roman est comme un doux “Ne t’en fais pas” murmuré à l’oreille. Le titre, magnifique, fait référence à la partie de pétanque que l’on joue pour du beurre, juste pour le plaisir, parce qu’on peut perdre la belle, voire la revanche, mais pas la consolante.
DES FEMMES
Au cœur de l’histoire, Charles Balanda, quarante-sept ans, architecte parisien. Il vit en décalage horaire, entre ses chantiers de construction, sa compagne, Laurence, très Chanel, et Mathilde, sa belle fille en pleine crise d’adolescence. Une vie normale, jusqu’à ce qu’une lettre vienne tout bouleverser. Trois mots qui arrêtent Charles dans son élan, son rythme : “Anouk est morte”, écrits de la main d’Alexis, son ami d’enfance, le fils d’Anouk. Cette mère célibataire, infirmière, était la générosité incarnée tout en étant totalement excentrique ; une voisine qui a été l’un des piliers de la vie du petit Charles. Il y avait aussi Nounou, vieux travesti qui gardait les deux enfants pendant qu’Anouk effectuait ses gardes ; de la magie et beaucoup d’amour enchantent l’enfance d’Alexis et Charles. Plus tard, l’architecte en pleine réussite professionnelle perd de vue la belle Anouk. Alors, empli de remords, il part sur un coup de tête à la recherche d’Alexis et à 400 kilomètres de Paris, rencontre Kate… Exquise Kate ! A la tête d’une arche de Noé, peuplée d’animaux, chiens, chats, chèvres, lama, poules, et d’enfants qui ne sont pas d’elle, tout un symbole. Aux yeux de Charles, cette grande ferme délabrée mais si… vivante et où règne la joie ne peut être que le paradis sur terre.
DU PETIT À L’ESSENTIEL
“La Consolante” se découpe en deux parties, comme la vie de Charles. Avant et après Kate. Avant, c’est une lente et inexorable descente dans les abysses du désespoir, du plus goût à rien, du gris. Après Kate, c’est la remontée, vers l’espoir, la félicité, vers des sentiments intenses qu’il n’a jamais connus auparavant, comme s’il découvrait le monde qui l’entoure avec les yeux d’un enfant. “Encore des bons sentiments, on va dire… Oui. Pardon. A défaut de faire de la bonne littérature, les gens généreux font de beaux personnages. Je dis pardon mais je n’en pense rien.” Anna Gavalda a raison. Certes, l’écriture, sans artifices littéraires ni pirouettes stylistiques, a ses défauts parce qu’on a parfois l’impression qu’elle écrit comme elle parle, pourtant, elle a le mérite d’être naturelle et spontanée, de faire entendre les personnages dont les voix sonnent juste et c’est déjà beaucoup. Cette scène de dîner où l’on retrouve la tendance à l’énumération, le “style Gavalda” en est savoureusement représentative : “Le dîner du samedi soir chez des gens bien élevés où tout le monde joue sa partition avec vaillance. Le service du mariage, les affreux porte-couteaux en forme de basset, le verre qui tombe, le kilo de sel que l’on déverse sur la nappe, les débats sur les débats télévisés, les trente-cinq heures, la France qui fout le camp, les impôts que l’on paye et le radar que l’on n’avait pas vu venir, le méchant qui dit que les Arabes font trop d’enfants et la gentille qui rétorque qu’il ne faut pas généraliser, la maîtresse de maison qui assure que c’est trop cuit pour le plaisir d’être contredite et le patriarche qui s’inquiète de la température de son vin.”
Anna Gavalda a l’art du peu qui fait beaucoup, du simple qui devient essentiel, elle conte toutes ces petites choses du quotidien peu dignes d’intérêt mais qui, une fois assemblées, font sens, ayant pour effet un réalisme saisissant. Comme si elle racontait la vraie vie mais en faisant rêver. Comme si elle écrivait une histoire pour enfants destinée aux adultes. Tel un miroir, “La Consolante” est le reflet de la vie avec ses aspérités, ses creux et ses bosses, puis, elle soulage, berce, adoucit, réconforte, console. Son roman a la saveur de la toute dernière histoire qu’on écoutait avant de s’endormir. “Tout est histoires, Charles… Absolument tout, et pour tout le monde… Seulement, on ne trouve jamais personne pour les écouter…"
La Consolante, Anna Gavalda, Le Dilettante, 640 pp., env. 24,50 €
Critique parue dans le cahier "Lire" du 14/03/2008