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03/07/2008

Isabelle Autissier

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Isabelle Autissier s’est aventurée en Géorgie du Sud, île proche de l’Antarctique.

Accompagnée de trois alpinistes et de deux marins, elle a mené un projet inédit.

Rencontre avec la navigatrice

Les cinquantièmes, les initiés en frissonnent. Dans ces mers du bout du monde, peu d’hommes osent s’aventurer. Pourtant, c’est à bord d’Ada, voilier de quinze mètres à la coque en alu, qu’Isabelle Autissier a mené une expédition aux confins de la Terre. Après deux mille kilomètres de navigation à l’est d’Ushuaïa, l’île de roc et de glace à la faune subantarctique impressionnante est en vue.

Le début d’une aventure inédite initiée par la navigatrice et Lionel Daudet, guide de haute montagne, accompagnés de deux autres marins et montagnards, prend forme. Réunis par leur esprit d’aventure, ils ont décidé de découvrir la Géorgie du Sud, île extrêmement isolée faisant partie du territoire d’outre-mer britannique, les alpinistes, en la traversant, les marins, en la contournant, épreuves rendues difficiles par les conditions climatiques.

 Pendant presque trois mois, les six aventuriers gravissent des sommets et affrontent les vagues glacées dans une expérience de partage intense. En osmose, les montagnards commencent à naviguer tandis que les marins sont initiés à l’escalade. Discipline à laquelle Isabelle Autissier a pris goût puisqu’elle rendra visite à Lionel Daudet l’été prochain, à la découverte des Alpes... Cette confiance commune née sur La montagne posée sur la mer, ils ont décidé de la partager en racontant leur aventure dans Versant Océan.

 En forme d’abécédaire, pour être “plus libres” et “parler seulement de ce qui est important”, ils livrent au cours des brefs chapitres – tels “peu” ou “zen” – leurs expériences mais aussi leurs réflexions car de cette aventure, au-delà de la performance sportive, ce sont leurs valeurs communes qu’ils souhaitent transmettre : solidarité (dans la cordée comme dans l’équipage), aventure, sagesse.

Isabelle Autissier, comment est la Géorgie du Sud ?

C’est un endroit très inconnu, lointain et complexe pour y arriver. Cela représente tout ce que j’aime : aller au-devant d’une incertitude. Bien entendu, on essaie de préparer et on s’entoure d’un maximum de précautions mais j’apprécie quand les choses ne nous sont pas données, qu’elles ne sont pas trop simples. La Géorgie du Sud, c’est une nature quasiment vierge qui vous donne beaucoup de perspective sur ce que vous êtes, c’est-à-dire, un élément d’un ensemble vivant qui, a priori, n’a pas besoin de vous pour exister.”

On se sent tout petit ?

 “Oui et en même temps, on ressent la spécificité pour l’être humain d’être à cet endroit. Mais bien sûr, on est petit, il suffit d’une vague pour retourner le bateau, d’une avalanche, on n’est rien et pourtant, notre spécificité d’être humain, qui est de penser, fait que l’on réussira si on comprend. Si on entre en connivence avec cet endroit, ses règles, son fonctionnement, c’est là que cela devient intéressant. C’est pour cela qu’il faut du temps.”

Il y a aussi une dimension écologique à votre voyage ?

 “Pour moi, c’est important d’en parler et c’est pour cette raison que j’ai écrit ce livre. J’aurais très bien pu y aller avec des copains pour m’amuser et ne rien dire à personne. Pourtant, ce serait presque trahir ces endroits. Les tour-opérateurs ne nous ont pas attendus pour aller en Géorgie du sud. Mais une meilleure connaissance partagée peut permettre de mieux défendre et protéger cet endroit. Ce que l’on ne connaît pas, on ne peut pas le défendre. Pourquoi ne pas laisser aux gens le bonheur de voir ces endroits dans une dimension stricte et respectueuse ?”

Vous avez partagé cette aventure avec des montagnards...

“Chacun avec ses objectifs, pour nous, contourner l’île, pour les alpinistes, la traverser, nous avons partagé des fondamentaux presque philosophiques : pourquoi est-on là ? Qu’est-ce qui nous enthousiasme ? Qu’est-ce qui nous tient à cœur ? En confrontant nos diverses pratiques, on découvre qu’on a beaucoup de choses en commun : la notion de risque, l’esprit d’aventure, la solidarité, l’équipage, la cordée. Le côté humain est presque aussi important que ce qu’on a fait sur l’île.” L’aventure, c’est le risque, donc la sagesse du renoncement... Vous en aviez parlé avant de partir ? “Bien sûr, on en a beaucoup parlé parce que je pensais que les montagnards étaient des casse-cou. J’ai vite changé d’avis. Les gens qui étaient avec moi avaient acquis le fait que pour pouvoir être un bon montagnard, il faut savoir renoncer et que ce n’est pas une honte, bien au contraire. Il arrive que la nature ne nous laisse pas passer et bien, on ne passe pas sinon nous courons à la catastrophe. Par exemple, le Sugartop, ils ont essayé trois fois et n’ont pas réussi. De même, c’était ma responsabilité de dire si on pouvait aller les chercher ou pas, ils ont parfois attendu longtemps.”

 La Terre est si petite aujourd’hui, comment l’esprit d’aventure peut-il perdurer quand il reste si peu de chose à explorer ?

“L’esprit d’aventure, c’est s’engager fortement et aller au-devant d’un inconnu, de l’accepter. Nous, on part en se disant qu’on va essayer d’aller là-bas. On aurait pu ne pas y arriver. Après deux jours, on a cassé la bôme, si on avait démâté, ça se serait arrêté là. On a accepté. Il faut se couler dans une réalité et comprendre les règles du jeu.”

Malgré les conditions difficiles, vous semblez avoir pris beaucoup de plaisir à ce voyage. C’est un rêve de plus qui se réalise ?

“Oui ! C’est la boîte à bonheur. Finalement, le manque de confort vous permet de vous concentrer sur l’important. On s’allège, on se libère l’esprit pour s’occuper de l’essentiel. Cette démarche me permet d’aller au fond des choses et quand je rentre, j’ai le sentiment d’avoir approché ma vraie nature, ce que je suis vraiment et cela me permet de mieux vivre ici. Je suis plus authentique, plus proche de moi-même. Ce n’est pas le risque pour le risque, c’est un outil qui permet d’aller plus loin parce que c’est inhérent à cette histoire-là. Ces moments qu’on a vécus tous ensemble sont très forts, pleins d’harmonie. Quand on a connu des accomplissements pareils, ça vous aide à vivre, ça vous accompagne.”

Crédit photo : Johanna de Tessières