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01/06/2008

Jean Gregor

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Tu aurais pu être une petite fille mal nourrie dans un pays africain”, “tu aurais pu être acteur”, “tu aurais pu être une grand-mère stupide” ou un militaire, un vieillard, un ouvrier…

Dans ce livre étonnant, “Tu aurais pu” (Balland, 179 pp., env. 19€), Jean Grégor, auteur de “L’ami de Bono” et de “Jeunes cadres sans tête”, imagine plus de septante portraits réalistes commençant par la formule magique “Tu aurais pu”. Même s’il s’inscrit dans la lignée de Georges Perec et de son “Je me souviens”, Jean Grégor s’attache plutôt à la modernité de la société.

 Par l’histoire du narrateur, cadre urbain qui, à la mort de son père, connaît l’échec et commence à prendre conscience de l’existence des autres, une vision ironique de la société de consommation apparaît. De toutes ces vies, c’est finalement le vide, l’absence et l’absurdité qui prévalent.

 Aviez-vous envie de raconter des histoires/portraits ou bien de vous imposer un exercice de style ?

En croisant des gens, j’avais simplement cette tendance à me dire : j’aurais pu être cette personne. C’est devenu peu à peu récurrent. Dans la vie, quand je rencontre quelqu’un, je me projette, j’imagine sa vie, sa mort… Le “Tu aurais pu” est à la fois rigolo, hypnotique et perecquien. Ce sont des mots qui ronronnent.

 Le “Tu aurais pu” n’était donc pas si contraignant ? Il était plutôt un jeu de mots ?

 Ce n’était pas très contraignant parce que c’est venu naturellement. C’est un exercice jubilatoire. J’ai aimé donner des raccords entre certains personnages, mettre des tiroirs, expliquer des choses mais pas trop. Je ne suis pas prof ni militant syndical. Je préfère exprimer la modernité de la société par un procédé narratif qui me semble nouveau. Ces histoires suintent les impasses de la modernité.

La vision de la société moderne est assez critique…

Je n’avais pas envie de raconter l’histoire de gens à qui tout réussit. L’intéressant était justement de faire le portrait d’hommes qui se croient meilleurs que les autres quand c’est totalement faux. C’est ce qui me plaît, déshabiller le personnage, le mettre dans une situation difficile, jusqu’à sa mort, éventuellement. Il y a un plaisir sadique de pousser le personnage dans l’escalier et en même temps, on y va tous, donc ce n’est pas non plus faux.

Avez-vous beaucoup observé pour livrer ces portraits parfois très réalistes ?

J’observe et, surtout, je fais le tri. Il faut qu’en quelques phrases, il y ait l’étincelle. Moi, je me noie dans cette foule que je décris, il n’y a pas de plus belle place pour observer ! Dans les portraits, il y a un mélange de lieux communs, de clichés dont je m’amuse. Je tire le fil et la bobine se défait de plus en plus en vite.

 Le narrateur se projette aussi dans cette foule “d’autres”…

 C’est la thérapie par les autres, la découverte de l’autre. Ce cadre urbain en échec va survivre en découvrant que les autres existent et qu’ils ont des vies propres, des souffrances qui valent la peine d’être prises en compte. C’est un choc pour ce cadre qui était dans l’égocentrisme total. Ce n’est pas “l’enfer c’est les autres”, c’est “le salut, c’est les autres”. “Tu aurais pu” est un roman très anti-autofiction et anti-narcissique. Je suis quasiment invisible dans ce roman. Il n’y a aucune flatterie. La mise en scène que je fais de ces personnages rend leurs vies absurdes.

Crédit photo : Christophe Bortels

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