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22/04/2008

Gérard Mordillat, jusqu'à la révolte

a17f5ad99d7d2aab4d257e331ce4824c.jpgGérard Mordillat, cinéaste, documentariste et écrivain, ne se laisse pas catégoriser. A contre-courant de la tendance restrictive de spécialisation, il préfère le modèle des artistes de la Renaissance, qui, sculpteurs, peintres, ou poètes, se réalisaient dans leurs arts sans contraintes. S’intéressant à tout, du christianisme à Antonin Artaud en passant par les révoltes populaires, la littérature constitue, selon lui, le lien entre ces domaines. Le processus de création des films ou des livres est similaire, car, au commencement, il y a l’écriture – qui prendra, parfois la forme cinématographique, parfois la forme littéraire.
“Notre part des ténèbres” (Calmann-Lévy, 487 pp., env. 22 €) paraît dans la lignée de “Les vivants et les morts” (2005). Abordant des thèmes extrêmement réalistes et contemporains, telle la délocalisation, Gérard Mordillat raconte comment des ouvriers licenciés prennent possession du Nausicaa, paquebot sur lequel dirigeants et actionnaires de Mondial Laser (vendue à l’Inde par un fonds spéculatif américain) ainsi qu’un grand nombre d’invités fortunés, fêtent les bénéfices extraordinaires de l’année. Pourtant, loin des côtes, tout s’inverse, les hommes qui n’étaient que des chiffres sur un écran s’affirment et prennent les invités en otage : “La peur change de côté.
Gérard Mordillat livre un roman où la simultanéité des actions, la fragmentation et le mélange entre fiction et réalité – un certain Gérard Depardieu s’est glissé parmi les invités – le place en héritier de John Dos Passos et Steinbeck, qu’il admire. Comme eux, il décrit le monde contemporain, parce que “le roman peut charrier à la fois l’Histoire et les histoires”.
Comment définiriez-vous votre roman ?
Justement, c’est un roman : un genre incroyablement vivant parce qu’il peut porter en lui une grande complexité. Le roman est le dernier espace absolu de liberté. Pour les films, les restrictions budgétaires sont une limite, alors que pour les livres, il n’y a pas d’obstacle.
Vous donnez la parole à ceux qu’on n’entend pas…
L’ensemble du monde du travail existe. On ne parle que des gens au chômage. Ce que je mets en scène, ce sont, au contraire, des ouvriers extrêmement qualifiés. J’essaie de restituer ce qui devrait être, pas l’image dégradante et dégradée que l’on se fait des ouvriers. Dans tous les conflits sociaux, on se cache derrière les chiffres pour ne pas se rendre compte de la réalité humaine, pour se protéger soi-même et c’est cela qu’il faut combattre.
Dans “Notre part des ténèbres”, il y a une critique implicite du capitalisme ?
Oui. Au XIXe, c’était un capitalisme industriel, aujourd’hui, cela a basculé pour devenir un capitalisme financier. Les soucis industriels et des personnes sont passés loin derrière les priorités de rendement financier. Dans le roman, les investisseurs du fonds spéculatif représentent ces personnes pour qui la quête d’un profit toujours plus grand gouverne leur vie.
Les thèmes sont très réalistes…
Le roman est fondé sur des sources documentaires solides. Ce que j’affronte, c’est le réel, ce que nous avons devant les yeux. Le bateau en est la métaphore parfaite : de la passerelle de commandement aux machines, on retrouve toute la hiérarchie sociale.
Il y aussi le thème du carnaval, le monde à l’envers…
C’est carnavalesque et théâtral, les valets deviennent maîtres et les maîtres, valets, d’autant plus que tout le monde est déguisé. L’important, c’est qu’au commencement de l’action, les employés de Mondial Laser agissent à visage découvert. Nous ne sommes pas dans le cadre du terrorisme aveugle qui peut s’exercer dans d’autres circonstances. C’est une action de résistance.
Quelle est notre part des ténèbres ?
C’est notre part intime. A travers les obscurités qui sont en nous, on peut comprendre celles du monde qui nous entoure. Par la connaissance de notre part d’ombre, nous pouvons éclairer ce qui, par ailleurs, est totalement sombre.
Comment voyez-vous l’avenir ?
L’évolution générale de la société capitaliste ne peut que tendre vers un durcissement des relations entre les personnes et un écart de plus en plus important entre les plus pauvres et les plus riches. Or le jour où cet écart sera à ce point insupportable que nos vies seront en danger, on aura affaire à des affrontements. La question est de savoir jusqu’à quel degré de tolérance, l’humiliation et l’appauvrissement peuvent évoluer avant qu’une réaction populaire ne fasse changer la peur de côté.
Rencontre parue dans "La Libre" du 30/01/2008

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