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21/04/2008

Noëlle Châtelet, l'humaniste

39bf3266066507bfec00dd702c806dc5.jpgLe 27 novembre 2005, la première greffe partielle du visage se réalisait à l’hôpital d’Amiens, supervisée par le professeur Bernard D. Quelques mois auparavant, Isabelle D. était prise en charge après avoir été défigurée par son chien – qui avait tenté de la réveiller alors qu’elle était inconsciente.
Noëlle Châtelet, romancière et philosophe, spécialiste des questions se rapportant au corps, s’était déjà intéressée à la première greffe des deux mains effectuée en 2000. Empêchée par le geste de sa mère (elle s'est donnée la mort, cf. “La dernière leçon”, Seuil), elle dut remettre son projet à plus tard. L’annonce de la greffe partielle du visage (triangle nez-bouche-menton) lui a donné l’occasion d’explorer le monde des greffes d’organes. Avec humilité et patience, elle a rencontré les protagonistes de cette aventure pendant plus d’un an. “Le baiser d’Isabelle” (Seuil, 317 pp., env. 18 €) est un livre qui ne laisse pas indifférent. Sobres, les témoignages sont d’autant plus forts qu’ils glacent et fascinent à la fois. Telle une mère apaisante, Noëlle Châtelet endosse le rôle de messagère et rassure par son discours profondément humaniste.
Comment se sont passées ces rencontres avec Isabelle ?
Au début, elle n’avait pas une envie folle de participer à ce livre, à cause des médias qui l’avaient harcelée, persécutée. J’ai donc commencé avec les médecins et puis je l’ai convaincue parce que si elle n’était pas là dans sa propre vérité, il manquerait quelque chose de très important. En fait, elle a été surprise d’être capable d’analyser d’une manière aussi fine tout ce qu’elle avait éprouvé, des choses sur lesquelles elle n’arrivait pas toujours à mettre des mots.
Pourquoi avoir choisi la forme romanesque ?
Quand j’ai amassé ces témoignages extraordinaires, j’ai pensé qu’il fallait que je l’écrive du point de vue de tous. C’est un roman, mais un roman vrai puisqu’il est construit à partir de témoignages d’une absolue vérité. Même les dialogues des médecins sont réels.
Pourquoi cet intérêt pour les greffes d’organes ?
Il y a une telle irrationalité, de tels fantasmes, un peu à la Frankenstein, avec ces greffes d’organes, que l’on est souvent happé par une sorte d’effroi qui nous empêche de rejoindre le réel. J’avais envie de retracer cette histoire avec l’idée d’en finir avec cette peur, cette suspicion. Quand on explique aux gens comment les choses se passent, qu’on leur dit la vérité, les fantasmes reculent, ils ont moins peur.
Votre œuvre est marquée par une recherche sur le corps…
A travers la nourriture, la sexualité, la vieillesse, le deuil, j’aborde des moments de vie où le corps est soumis à des métamorphoses, sachant qu’elles n’ont pas d’effets uniquement sur cette apparence mais aussi sur l’être qui est derrière. Dans l’histoire d’Isabelle, c’est une double métamorphose qu’elle doit accomplir. Passer d’une jeune femme abandonnée, invisible, qui n’a plus une grande envie de vivre, à une véritable héroïne, exposée devant le monde entier simplement parce qu’elle a traversé l’horreur de la défiguration. Cela m’intéressait de découvrir non seulement ce changement physique mais surtout psychologique : elle ne savait pas qu’elle avait en elle cette force. Aujourd’hui, cela lui donne envie de vivre à nouveau et elle se sent utile au monde. Ses traitements médicamenteux bénéficieront à d’autres mutilés de la face. C’est aussi ce qui la fait tenir debout et lui donne tout ce courage.
Cette aventure est terrifiante… Vous parlez de nombreux non-dits et tabous, certes, de choses de la vie, mais que personne n’a envie d’entendre…
Depuis que j’écris, je vais toujours vers des sujets qui dérangent, pour lesquels on est dans le déni, particulièrement pour la mort. Je sais que je donne à voir ce que personne ne veut voir. Pas d’une manière morbide ni voyeuriste, mais pour faire comprendre qu’il est nécessaire de parler de ces choses. Faire en sorte que les gens réfléchissent un peu à ce que signifie le don d’organes comme acte de générosité. Chacun doit prendre conscience que nous sommes des êtres humains, nous sommes venus à la vie, nous en partirons. Nous devons être solidaires. Offrir à l’humanité souffrante la possibilité de vivre à nouveau parce qu’ elle est condamnée à mourir. C’est le principe de donner la vie à travers la mort. Il y a presque un exorcisme parce que l’être cher continue de vivre à travers un poumon, un rein, un foie, dans un visage.
Quel rôle joue la littérature dans ces aventures “scientifiques” ?
C’est peut-être le devoir de la littérature d’aller visiter ces zones d’ombre, de peur, et de les éclairer par des histoires exemplaires qui nous mettent un peu en paix. Je crois que la littérature a quelque chose à voir avec la renaissance des êtres et des choses. C’est pour cela que je parle de sujets douloureux. J’ai écrit “La dernière leçon” pour montrer à d’autres la mort comme me l’avait expliquée ma mère : dans un dialogue apaisant. Chaque livre est une main tendue et les personnages sont là pour éclairer notre route. Bien sûr, je me procure une paix nécessaire mais je veux la faire partager. Je ne le fais pas pour moi mais pour nous tous.
Rencontre parue le 31/12/2007 dans "La Libre"

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